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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/736

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ne conserve sa vertu qu’autant que les voyageurs gardent le silence le plus profond : admirable précaution qui met la prudence sous l’égide de la superstition, car la plus légère distraction du timonier pourrait entraîner le bateau dans l’abîme. Aucune langue, quelque riche qu’elle soit, aucun pinceau, même entre les mains du génie, ne pourrait reproduire ni pour les yeux ni pour l’esprit cette merveille du monde. Le frère de Livingstone, qui a visité cette cataracte en 1860, ne craint pas d’avancer que la chute du Niagara, qu’il connaissait aussi, ne pouvait lui être comparée. Une crevasse de plus de deux cents pieds de large s’étend d’une rive à l’autre. Le fleuve s’y précipite par une chute perpendiculaire de près de quatre cents pieds ; or, comme le fond est moins large que l’orifice, l’eau s’y trouve violemment comprimée et produit de splendides colonnes de vapeur qui s’élèvent dans les airs. En plongeant son regard dans le gouffre, Livingstone vit la nappe d’eau, qui était d’abord restée intacte comme une glace convexe, se briser en myriades de fragmens à formes étoilées, et se convertir en une couche neigeuse d’une blancheur éblouissante sur laquelle se dessinaient à droite les vives couleurs de deux arcs-en-ciel. Sur sa gauche, il pouvait suivre les flots impétueux qui se précipitaient en bouillonnant vers l’étroite issue que le travail de la nature leur avait ouverte. Les particules écumeuses qui s’en détachaient brillaient au soleil comme des étincelles électriques. Livingstone était le premier Européen qui eût visité cette cataracte ; il se crut donc autorisé à lui donner le nom de chute de Victoria. Elle se trouve sous le 23° 21’ de longitude est et le 17° 51’ de latitude sud.

La contrée, sillonnée de gorges profondes et de rochers à vives arêtes, ne permit pas à Livingstone de suivre le cours du Zambèse. Après avoir fait un semis de pêchers, d’abricotiers et de caféiers dans la petite île où il s’était arrêté, il se dirigea vers le nord-est et entra dans le pays des Batokas, une des fractions de la race nègre la plus déshéritée sous tous les rapports. Ce sont de grands fumeurs de cannavis sativa, plante qui, par quelques-uns de ses effets, tient du haschich et de l’opium : elle plonge celui qui en fume dans de grossières hallucinations et surexcite ses instincts sanguinaires. Les frontières de ce pays étaient couvertes de ruines dont quelques-unes attestaient la grandeur des localités détruites. Comme le voyageur était à la tête d’une compagnie bien armée, il jugeait prudent de se faire précéder dans chaque village par deux messagers ayant la mission d’annoncer son arrivée et de déclarer qu’il était l’ami de la paix, qu’il ne venait dans le pays que pour en inspirer l’amour à ses habitans. Ce langage si nouveau trouvait de l’écho dans tous les cœurs. — Quel bonheur, répondait-on à ses messagers, si la guerre allait enfin nous quitter, et si ce blanc parvenait à fixer la