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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/728

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Livingstone et sa suite avaient vécu dans l’abondance ; rien de plus obligeant et de plus poli que la manière dont les indigènes lui apportaient leurs tributs. Quand on lui amenait un bœuf, on ajoutait toujours : « Voici un petit morceau de pain pour vous. » Ils lui fournirent aussi avec une riche libéralité des légumes et des fruits. Parmi ces derniers se trouvait une grande variété de noix vomiques, elles avaient la grosseur et la couleur d’une orange ordinaire : la pulpe en est juteuse et d’un goût légèrement aigrelet ; les pépins sont très durs, d’une saveur acre, et renferment une substance toxique des plus activés. C’est de ces pépins et de l’écorce que l’on extrait la strychnine. On lui apportait aussi le mobola, qui a le goût de la fraise et la forme de la datte ; mais le meilleur de tous ces fruits était le mamosho (mère du matin), gros comme une noix, et dont la chair juteuse et acidulée se rapproche par son goût de celle de l’anacardier.

Livingstone allait se trouver de nouveau en face de l’inconnu. Aucun pouvoir ne le mettait à l’abri des intentions malveillantes des chefs. Il n’avait pour sauvegarde que la franchise qu’il apportait toujours dans ses relations avec les naturels, et qui en Afrique comme en Europe constitue la meilleure des politiques. Le Londa, ce singulier pays où il entrait, est une agglomération de tribus sous la domination d’un chef suprême qui porte le nom générique de matiamwo. La résidence de ce chef était à 200 lieues au nord. Le missionnaire ne crut pas devoir aller chercher si loin une protection incertaine ; il continua hardiment son voyage sans permis officiel. Il franchit donc la frontière londienne, et arriva au confluent du Liba et du Zambèse sous le 14° 11’ de latitude sud et le 21° 16’ de longitude est. Ce dernier fleuve fait à cet endroit un coude vers l’est. Livingstone dut le quitter pour prendre l’affluent qui, venant du nord-ouest, lui indiquait sa route. Il le remonta quelque temps, mais se trouva bientôt arrêté par un chef féminin du nom de Manenko. C’était une femme fortement taillée, jeune encore et qui n’avait pour tout vêtement qu’une forte couche de graisse mêlée d’ocre. Elle lui déclara que, s’il n’allait pas solliciter l’autorisation de son oncle Shinté, il serait indubitablement mis à mort par les riverains du Liba. Livingstone n’eût pas tenu grand compte d’une menace qu’on lui avait déjà faite bien des fois ; mais ses Makololos, plus prudens, refusèrent de le suivre, et il allait partir seul quand la grande Manenko l’arrêta, et, lui mettant la main sur l’épaule, lui dit du ton le plus maternel : « Allons, mon petit homme, faites comme les autres. » Livingstone partit donc avec sa suite pour la ville qu’habitait Shinté. Celui-ci lui fit une réception magnifique où il n’y eut pas moins de neuf discours prononcés, et après une dizaine de jours le docteur reprit au milieu de pluies