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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/726

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Makololos pouvaient écouler leur ivoire, tandis qu’ils étaient obligés de faire des sacrifices considérables pour se procurer des cotonnades ou autres produits européens. Ils prévoyaient même que ces sacrifices allaient devenir plus considérables encore, car des marchands arabes avaient naguère pénétré dans le pays et cherchaient à y introduire l’odieux commerce des esclaves. Or les Makololos espéraient échapper à ce hideux trafic en formant des relations directes avec la côte. Ils approuvèrent donc le projet du docteur, et dans un pitso convoqué et présidé par Sékélétou il fut décidé à l’unanimité moins une voix, qui était celle d’un devin ou prêtre, que vingt-sept d’entre les Makololos l’accompagneraient jusqu’au terme de son voyage. Ses préparatifs furent bientôt achevés. Livingstone savait qu’un bagage par trop considérable embarrasse la marche et excite la cupidité des naturels. Il avait quelques livres de thé et de sucre, une dizaine de kilos de café, quatre boîtes de fer-blanc de quinze pouces carrés renfermant son linge, sa petite pharmacie, sa bibliothèque, composée de l’almanach nautique, des tables des logarithmes et d’une Bible, et une petite pacotille de verroterie, plus un sextant, un horizon artificiel, un thermomètre, deux boussoles et un chronomètre. Sa poudre était distribuée, de peur d’accident, dans toutes les parties de son bagage, et ses armes se composaient de cinq fusils, dont un à deux coups. Quant à la route qu’il devait prendre pour atteindre la côte occidentale, elle lui était tracée à l’avance. Les contrées voisines de Linyanti étaient envahies par le tsétsé, à l’exception de la vallée de Barotsé. Or, comme ses compagnons de voyage devaient emmener avec eux un troupeau de bœufs dans la prévision que la grande chasse leur ferait souvent défaut, il fallait, coûte que coûte, éviter les régions infestées par le redoutable insecte. La vallée de Barotsé s’étendait au nord-ouest et pointait vers Saint-Paul-de-Loanda. Le voyageur, muni d’une carte portugaise, prit donc cette ville pour objectif de ses explorations.

Les premières pluies qui vinrent rafraîchir l’atmosphère furent l’annonce du départ. Livingstone laissa ses wagons à la garde des Makololos et s’embarqua le 11 novembre 1853 sur le Chobé, qui coule au nord-est. Ce fleuve a plus de cent mètres de largeur et traverse un dyke ou filon d’amygdaloïde [1] dont les cristaux, dissous par l’eau, qui laisse sur les flancs du rocher des marques de son action érosive, donnent au Chobé en aval de ce point une teinte vert clair très différente de la teinte d’amont, qui est foncée. Livingstone a remarqué que les eaux chargées de matières minérales

  1. On appelle amygdaloïdes toute roche contenant des parties minérales cristallisées, empâtées dans la masse générale comme dans un ciment.