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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/724

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dévorer leurs petits pour ne pas s’exposer à la poursuite des chasseurs. Ce n’est qu’à de certains momens de l’année, ou lorsque la vieillesse ne lui permet plus de poursuivre sa proie, que le lion est dangereux. Il n’attaque jamais un animal en face ; il se tient en embuscade, et d’un seul bond lui saute sur la croupe. En fait de noblesse, il est bien au-dessous du chien de Terre-Neuve. Il a du reste toutes les allures d’un chien de grande taille, avec un nez proéminent. Son rugissement même, que les écrivains disent si effrayant, ressemble tellement à celui de l’autruche, qu’il faut l’ouïe exercée du sauvage pour saisir la différence.

Le désert de Kalihari abonde en rodentia de la plus petite espèce, qui servent de nourriture à une multitude de serpens, dont la longueur varie de cinq à vingt pieds. Les gros reptiles sont heureusement innocens et même comestibles. Quand les naturels parviennent à en tuer un, ils le partagent entre eux, et chacun emporte sur son épaule un bout de serpent, comme il ferait d’une bûche. Les autres au contraire sont des plus venimeux. Le pikakholou est si abondamment pourvu de venin que lorsqu’un certain nombre de chiens l’attaquent, le premier mordu meurt instantanément, le second cinq minutes après, le troisième au bout d’une heure, et le quatrième avant la fin de la journée.

Après avoir mis trois mois à traverser le pays de Kalihari, Livingstone arriva sur les bords du Sanschurch, un des bras du Chobé, sous le 18° 4’ de latitude sud et le 21° 46’ de longitude est. Il ne se trouvait donc pas fort éloigné de Linyanti, mais il en ignorait le chemin et n’apercevait dans les environs aucune trace d’habitations. Parmi les souvenirs de ses courses autour de cette rivière déserte et au milieu de cette plaine inondée où les roseaux forment de toutes parts des palissades impénétrables, on remarque l’attachant récit d’une nuit que Livingstone passa dans une hutte abandonnée, après avoir quitté ses équipages depuis plusieurs jours, et en compagnie d’un seul nègre. On retrouve dans ces détails toute l’imposante grandeur de ces solitudes étranges. Vers le soir, son nègre et lui arrivèrent, portés sur un frêle esquif, à un monticule de construction formicale, et dont une hutte inhabitée couronnait le sommet. Ils n’eurent d’abord qu’une pensée, l’abattre pour faire du feu ; ils savaient que ces demeures inoccupées abritent des habitans d’une fâcheuse espèce ; mais des myriades de moustiques les menaçaient de leurs piqûres insupportables, et une brume pénétrante commençait à se faire sentir. Ils renoncèrent donc à leur projet et se glissèrent sous ce toit pour y passer la nuit. Des rumeurs sourdes, caverneuses, sortaient de la couche épaisse des roseaux qui couvraient la campagne. Des serpens d’eau énormes, des loutres, des oiseaux inconnus, remplissaient ces épais fourrés de mille bruits mystérieux.