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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/653

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figurer la démocratie comme l’état social le plus propre aux révolutions et aux guerres civiles. Il y a des hommes qui aiment assez la liberté pour admirer jusqu’aux excès les plus graves du gouvernement populaire ; j’avoue que je ne suis pas de ce nombre, et que nulle part je ne pourrais me résigner à voir la liberté tourner en un sanglant carnaval. Ces meurtres publics, ces maisons démolies, ces insurrections des rues, qui semblent à quelques hommes autant de passe-temps du peuple souverain, me paraîtraient au contraire un argument grave contre la liberté politique, s’il était démontré qu’elle en fût coupable.

Il y a bien des manières différentes d’admirer la démocratie américaine. Chacun reconnaît sa puissance, l’essor qu’elle donne à toutes les énergies, la hardiesse des entreprises qu’elle encourage, et consent à voir dans cet ensemble hétérogène le signe d’une certaine grandeur ; mais on se hâte alors d’ajouter : « Vous n’êtes pas assez sévère ; vous ne tenez compte ni des détails négligés, ni des individus écrasés dans la masse ; vous faites tout simplement entrer chaque injustice en balance, au compte des profits et pertes, pour ne vous arrêter qu’aux résultats généraux. Votre politique ressemble à la morale de l’entrepreneur de chemins de fer qui ne répare pas ses machines avant qu’elles n’aient causé mort d’homme, et qui croit avoir fort bien agi, s’il réalise une économie. Vous ne croyez pas plus à la valeur absolue de la justice qu’au prix infini de la vie humaine ; vous les évaluez l’une et l’autre en dollars, et vous les pesez dans le même plateau que le coton et le porc salé. Votre gouvernement est moins encore celui de la liberté que celui de la concurrence. Il est comme le vent qui souffle sur le feu et lui donne une plus violente activité ; mais il fait de la société un champ de bataille toujours couvert de morts et de mourans. » — Telle est chez nous, si je ne me trompe, l’opinion commune des honnêtes gens.

Cette opinion a fait son temps. Il ne suffit plus aujourd’hui de regarder les Américains comme de puissans instrumens de travail, comme un peuple d’animaux énergiques et industrieux, et de leur accorder cette espèce d’admiration méprisante qu’on a pour un fort de la halle ou pour un boxeur vigoureux. Ils viennent de prouver, par quatre années de la plus terrible épreuve à laquelle aient jamais été mises la constance et la liberté d’un peuple, qu’ils ont d’autres vertus que le courage animal ou l’avidité hardie. Il faudrait être aveugle pour ne pas voir la persévérance, la sagesse, le dévouement, le patriotisme, la modération même et l’amour de l’ordre qu’ils ont montrés à l’étonnement du monde et à la confusion de ceux qui prédisaient leur ruine. Je ne connais pas de plus