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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/631

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n’a pas eu une moindre part que celle de l’esclavage à la guerre civile, pour cette bonne raison qu’elles étaient toutes les deux mêlées. N’est-ce pas l’esclavage qui tuait l’industrie dans les états du sud et les rendait tributaires des manufactures européennes ? N’est-ce pas le travail libre qui faisait des états du nord un pays industriel autant qu’agricole, et leur faisait un besoin de soutenir leur industrie par des tarifs protecteurs qui leur assuraient le monopole des marchés du sud ? N’est-ce pas enfin l’esclavage qui appauvrissait les états du sud, qui repoussait d’eux l’inondation fécondante des races européennes, tandis que le travail libre attirait au nord le trop-plein de tous les peuples ? La prétendue oppression du nord n’était que le développement naturel des conséquences de l’esclavage mis en présence de la liberté : ces deux mots contiennent tout le secret de la guerre civile.

Ceci posé, il faut convenir que souvent les défenseurs et les avocats du nègre ne se soucient guère, au fond, de ses destinées. Sauf quelques lettrés, dont la conscience dogmatique répugne à la doctrine de l’esclavage, les plus violens abolitionistes n’en sont pas, à vrai dire, très révoltés. Quand l’homme du nord s’échauffe au seul mot d’esclavage, soyez sûr qu’il songe moins à l’injustice morale faite au noir dégrade qu’à la suprématie de la société à laquelle il appartient sur celle dont l’esclave est la pierre angulaire. Nulle part les préjugés de couleur ne sont aussi tenaces que dans les pays imbus des idées abolitionistes. On a découvert que le nègre était un homme, qu’il avait droit comme un autre à la liberté et à la protection des lois ; mais la fraternité chrétienne des philanthropes américains ne va pas beaucoup plus loin. Pendant que j’étais à Boston, la bonne société de la ville fut fort scandalisée par le récit invraisemblable d’un dîner qui avait eu lieu chez un négociant mulâtre de la ville, et auquel avaient, dit-on, assisté le sénateur Sumner, le professeur Longfellow et quelques autres célébrités bostoniennes, sans compter plusieurs Européens exempts de préjugés, gens coutumiers du fait, et dont l’excentricité n’étonna personne. Ces braves Yankees ne pouvaient songer sans confusion que des hommes graves et respectables, leurs compatriotes, eussent dérogé jusqu’à s’asseoir à la table, jusqu’à manger le pain d’un homme de couleur. Le lendemain (c’est un témoin oculaire qui me racontait l’histoire), M. Sumner est abordé dans la rue par un gentleman inconnu qui, d’un air effaré, le prie de vouloir bien répondre à une question : « est-il bien vrai, monsieur, que vous ayez dîné hier chez M. S… le mulâtre ? Est-il possible qu’on ne m’ait point trompé ? » Voilà la mesure de l’égalité sociale dans la ville même des négrophiles et dans un état où les citoyens noirs jouissent de tous les