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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/587

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monde à la munificence, et il en avait donné l’exemple. Les gens riches imitaient le prince. Ils s’empressaient d’employer ce moyen coûteux, mais sûr, de conquérir la faveur de leurs concitoyens et les bonnes grâces du maître. C’est ainsi que l’empire entier se couvrit de monumens somptueux. L’admiration qu’ils nous inspirent augmente quand on songe que le plus souvent ils n’ont rien coûté au trésor public, et qu’ils ont été construits par des particuliers. Des grandes villes l’exemple passait aux plus humbles bourgades : les villages qui environnaient Vérone ou Nîmes tenaient à reproduire leurs monumens, comme Nîmes et Vérone avaient copié ceux de Rome. Partout on construisait des théâtres, des temples, des aqueducs. Une inscription nous apprend qu’un petit bourg perdu de l’Apennin, dont le nom ne se retrouve dans aucun géographe ancien ni moderne, a fait réparer à la fois sa muraille de ciment, un portique et un temple. Je ne crois pas qu’il y ait jamais eu dans le monde une pareille apparence de bien-être et de richesse, tant de magnificence et d’éclat. Le secret de cette magnificence qui nous étonne, c’est précisément que tout le monde y contribuait ; l’état et la commune n’étaient pas seuls chargés des travaux utiles ou des constructions somptueuses, les particuliers en prenaient pour eux la plus grande partie. Ils dépensaient leurs immenses fortunes pour laisser de grands souvenirs, des magistratures qu’ils avaient exercées ; chacun tenait à faire mieux que les autres, et cette émulation tournait au profit de tous.

Ce qui surprend un peu quand on songe aux dépenses effrayantes que s’imposaient les magistrats municipaux, c’est de voir qu’elles ne parvenaient pas toujours à désarmer les mécontens. Parmi ces hommes qu’on se chargeait ainsi de nourrir et d’amuser, auxquels on élevait des édifices magnifiques, il y en avait qui se plaignaient toujours. Ils avaient l’habitude de comparer les libéralités de l’édile ou du duumvir en fonction avec celles des magistrats qui l’avaient précédé. Malgré le mal qu’on se donnait pour les satisfaire, ils ne trouvaient jamais que le vin ou les gâteaux fussent assez bons, les gladiateurs assez nombreux, les monumens assez splendides. Même en se ruinant pour eux, on ne parvenait pas à les contenter, et ils ne se gênaient pas pour le dire, On n’avait guère vu à Pompéi de magistrat plus généreux que le duumvir Holconius Rufus ; cependant, au sortir des jeux splendides qu’il avait donnés au peuple, dans ce théâtre qu’il avait construit à ses frais, il ne manquait pas de gens qui l’accusaient d’insolence pour se dispenser sans doute d’être reconnaissans, et qui lui opposaient les souvenirs du passé, qui permettent toujours d’être injuste pour le présent. « Les Vibius aussi, écrivait-on sur les murs, les Vibius étaient fort riches, et