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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/557

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d’une de ses pensées, doutes justifiés par le témoignage de Passérius et du prêtre Avitus, qui taxaient l’interprète d’inexactitude et d’erreur : on réclama le procès-verbal, mais il n’y en avait pas, Jean n’avait appelé à la conférence qu’un interprète mal sûr et point de secrétaire pour recueillir les opinions. Avec un juge si partial, le prêtre espagnol comprit qu’il y avait là un piège perfidement dressé par l’évêque pour le compromettre lui-même, et il termina par cette déclaration solennelle : « qu’étant Latin et l’hérésiarque aussi Latin, il pensait qu’il convenait de porter devant des juges de langue latine l’examen d’une doctrine plus connue des Latins que des Grecs, et que Jean n’était pas recevable à s’en établir le juge lorsque personne ne se proposait pour accusateur. » — « Ceci est vrai, s’écrièrent quelques membres de l’assemblée, on ne peut pas être tout à la fois avocat et juge. » L’assemblée se leva au milieu du tumulte, et la conférence fut rompue ; cependant l’évêque ordonna qu’on rendît des actions de grâces à Dieu, et qu’on se donnât mutuellement le baiser de paix ; puis, l’oraison ayant été récitée à haute voix, chacun retourna chez soi.

Cinq semaines après la conférence, comme on célébrait en grande pompe dans la basilique de la Résurrection l’anniversaire de sa dédicace, Orose alla se mêler aux prêtres qui assistaient l’évêque à l’autel ; mais Jean, au lieu de le saluer selon la coutume, l’apostropha rudement en ces termes : « Que viens-tu faire ici, blasphémateur ? — En quoi ai-je donc blasphémé ? balbutia le prêtre stupéfait. — Je t’ai entendu dire ceci, reprit le prélat avec une colère croissante, que l’homme ne peut pas être impeccable, même avec le secours de Dieu. » Orose pouvait répliquer, l’étonnement et surtout le respect du lieu lui fermèrent la bouche. Cette scène finit là, mais on y vit clairement une déclaration de guerre aux Occidentaux adversaires de Pélage, contre lesquels Jean voulait retourner les imputations de blasphème et d’hérésie portées contre son protégé, Orose, il faut le dire, avait commis une grave imprudence non peut-être en déclinant la juridiction de l’évêque, mais en soulevant une question d’incompétence contre tous les Orientaux en ce qui concernait la doctrine attaquée. Habile à se faire arme de tout, Jean avait ameuté depuis la conférence presque tous les évêques de Judée contre Orose et principalement contre Jérôme, en qui il s’obstinait à voir l’instigateur de cette nouvelle querelle. Il ne négligeait rien dans ses propos et dans ses lettres pour réveiller l’aversion séculaire de l’église orientale contre sa sœur d’Occident et faire croire que, non contens de leurs prétentions en matière de suprématie et de discipline, les Latins voulaient encore faire la loi en matière de dogme, que l’attaque dirigée contre Pélage n’avait