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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/547

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tort que le clergé, les moines, le peuple d’Hippone, eussent eu l’intention de l’outrager : rien n’était moins vraisemblable, car ils respectaient tous en lui un évêque et l’ami de leur évêque. — A l’appui de son opinion sur l’inviolabilité du serment, Augustin citait des exemples tirés de l’histoire et le respect des vieux Romains pour la parole jurée ; Régulus n’était-il pas retourné mourir à Carthage plutôt que de faillir à la sienne ? C’était bien gros pour la question, on l’avouera. — Quant aux reproches poignans d’Albine, la lettre les repoussait avec plus de douceur. « Comment, disait Augustin, c’est un décret d’exil que j’ai signé contre ton fils ! c’est une relégation, un bannissement que d’habiter la même ville que moi, une ville dont le peuple admirateur des vertus et de la piété voulait s’attacher ce jeune homme par le sacerdoce, car c’est le calomnier que de lui prêter, comme tu le fais, un calcul intéressé ! Dans Pinianus, il a voulu un prêtre, non de l’argent. Pour moi, qu’offensent des soupçons de ce genre, si j’en croyais mes scrupules, j’abandonnerais entièrement l’administration des biens de mon église. » Et en effet, dans une autre circonstance, il supplia, mais vainement, le clergé et le peuple de l’en décharger. Revenant sur l’obligation intervenue entre Pinianus et la ville, il disait à cette mère au désespoir : « Je connais trop ton fils, je ne crains pas qu’une telle âme inspirée par la crainte de Dieu fasse jamais autre chose que ce que l’excellence de la sainteté conseille. Quand tu avances que j’aurais dû l’empêcher de jurer, je ne puis partager ton avis. Je n’ai point pensé qu’il fût de mon devoir, au milieu du tumulte qui nous environnait, de laisser renverser l’église dont je suis le gardien plutôt que d’accepter l’offre d’un honnête homme tel que lui.

Le sort en était jeté, et grâce aux mœurs du temps les deux infortunés Romains restaient prisonniers d’une populace ignoble et sauvage, sous la foi d’un ami et d’un hôte. Qui le croirait ? cette liberté qu’un respectable évêque leur refusait, Héraclianus, le féroce tyran, la leur rendit. Ce monstre africain, « moins clément que Charybde et Scylla, » suivant le mot de Jérôme, ayant levé en 413 le drapeau de la révolte contre l’empereur Honorius, et l’argent lui manquant pour soutenir sa rébellion, fit main basse sur les biens de tous les Romains qui se trouvaient en Afrique : ceux de Pinianus et de Mélanie ne furent pas épargnés. La cause cessant, la persécution cessa, et les habitans d’Hippone les laissèrent partir. Heureux d’en être quittes, même au prix de leur ruine, les deux époux et leur mère se réfugièrent en Égypte, où ils parcoururent avec un pieux recueillement les solitudes de la Thébaïde et de Nitrie. Cette patrie du monachisme exerçait sur les âmes tendres et contemplatives je ne sais quel attrait austère, on y respirait je ne sais quel air enivrant pour les imaginations mystiques ; mais le premier pas