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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/540

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morne et silencieux : « Je me tus, nous dit-il, car je sentis que c’était le temps des larmes. »

Sa consternation dura plusieurs jours, pendant lesquels il n’osa ni interroger, ni savoir davantage, heureux d’ignorer encore, et suspendu entre le désespoir et l’espérance. Enfin la triste certitude se fit ; ses amis n’étaient plus, l’éclatante lumière du monde venait de s’éteindre, la tête de l’empire romain était coupée, l’univers était enseveli dans une seule ville : il accumulait toutes ces métaphores pour se représenter à lui-même l’immensité du désastre. Son imagination allait aussi chercher dans les peintures poétiques du sac de Troie une idée des scènes affreuses dont Rome avait été le théâtre, et il répétait avec Virgile, son auteur favori : « Qui racontera les faits de cette nuit cruelle ? qui expliquera par la parole tant de funérailles ? qui pourra égaler les larmes à la douleur ? Une ville antique s’écroule après de longs siècles de domination, ses rues sont pavées de cadavres, ses maisons en regorgent ; partout la peur, partout l’image de la mort ! » Et quand il avait achevé ce tableau frappant des horreurs d’un siège, comme si la poésie latine n’eût pas suffi, comme si la voix du cygne de Mantoue n’avait pas assez de rudesse pour les sentimens qui l’oppressaient, il s’écriait avec Isaïe : « Moab a été prise la nuit, c’est la nuit que son rempart est tombé ; » puis il ajoutait avec le psalmiste : « O mon Dieu ! les nations ont envahi ton héritage ! »

C’étaient là pourtant des misères lointaines, des bruits de douleur qui retentissaient à l’âme sans frapper les sens ; il y en eut bientôt pour les oreilles et pour les yeux : des misères vivantes, tangibles et visibles. La fuite et l’exil, au milieu de ces événemens terribles, c’était la faim, la maladie, l’abandon, la mort sous d’autres faces. Les émigrés, quand ils pouvaient atteindre leur lieu de refuge, n’y apportaient que des cadavres ambulans. Une femme arrivée à Jérusalem avec une blessure au sein n’avait pas été pansée depuis son embarquement : quand on voulut défaire les linges, la plaie se rouvrit, le sang jaillit avec effort, la femme tomba morte : c’était une des plus grandes dames de Rome. La cupidité provinciale achevait sur les infortunés Romains ce qu’avait laissé à faire l’avidité des barbares. On les traitait comme les épaves d’un naufrage. S’ils possédaient quelque trésor, on le leur enlevait, les patrons de barque les dépouillaient, les gouverneurs romains les jetaient en prison comme des vagabonds pour toucher d’eux une rançon. Un de ces brigands publics, Héraclianus, préfet de Carthage, vendit des jeunes filles nobles à un trafiquant d’esclaves, son affidé, qui en garnit les marchés de la Mésopotamie et de la Perse. Ni le rang, ni l’illustration du nom ne protégeaient contre de telles