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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/536

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La femme séduite était une jeune Romaine qui avait reçu le voile dans la basilique de Saint-Pierre et renouvelé son vœu de virginité à Jérusalem dans celle de la Résurrection. Elle céda au charme qui environnait cet homme, et alors commença entre eux une correspondance qui ne fut qu’une suite de profanations. Le diacre cachait ses lettres dans un coin de l’église, près de l’autel ; la religieuse venait s’y agenouiller, ramassait le billet, le lisait, et renvoyait la réponse pendant la nuit au moyen d’une corde qu’elle faisait descendre de sa fenêtre. Les couvens d’Eustochium, ceints de hautes murailles comme des citadelles, n’avaient qu’une seule porte bien gardée ; mais les fenêtres qui donnaient sur la campagne n’étaient pas tellement élevées au-dessus du sol qu’on ne pût se voir et se parler du dehors ; il n’était même pas impossible de pénétrer à l’intérieur au moyen de longues échelles, les ouvertures offrant assez de largeur pour qu’une personne pût s’y glisser sans grande peine. La cellule de la jeune Romaine avait une de ces fenêtres ouvrant sur la plaine. Les deux amans s’y donnaient rendez-vous chaque nuit, et toutes les déclarations, tous les sermens furent échangés entre eux du haut en bas du mur ; toutefois Sabinien n’eut pas l’audace de tenter une escalade qui les eût perdus. Quand le jour commençait à poindre, ils se séparaient, et le diacre rentrait au monastère de Jérôme, pâle, défait, exténué de ses veilles, qu’on attribuait à des élans d’austérité ascétique. On supposait en effet qu’en proie à une sainte ferveur il allait passer tout ce temps en méditation près des grottes de la Nativité.

Survinrent les fêtes de Noël, qui fournirent aux deux coupables l’occasion de se rencontrer plus librement aux différens offices de la nuit. Des grottes de la Nativité on se rendait en pèlerinage à la tour des Bergers, distante de quelques milles de Bethléem : la religieuse et le diacre s’esquivèrent pendant le trajet et gagnèrent un lieu écarté où ils pouvaient converser sans témoin. Là Sabinien fit à sa maîtresse une solennelle promesse de mariage, et celle-ci, pour gage de sa foi, lui remit sa ceinture et ses cheveux. C’était l’usage en Orient que les filles consacrées à Dieu eussent la tête rasée au pied de l’autel le jour où elles prononçaient leurs vœux, et leur chevelure, déposée dans un lieu particulier du couvent, y restait. comme un signe de renoncement au monde et de servage perpétuel, sous la loi de l’époux divin. L’incestueuse fiancée de Sabinien avait dérobé la sienne pour la livrer à son amant : c’était la déclaration d’un divorce irrévocable avec Dieu. Le diacre, au comble de la joie, courut sur la côte se procurer un navire, loua une voiture pour le voyage de terre, et prépara les échelles à l’aide desquelles la jeune Romaine pourrait descendre de sa fenêtre. Cependant les allées et