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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/477

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l’année 395 à l’année 407 par une suite de malentendus qu’aidait ou envenimait la méchanceté des hommes, émut un instant la chrétienté. Elle roulait sur un point d’exégèse historique, et prenait sa source dans une autre dispute plus fameuse encore, celle des apôtres Pierre et Paul devant les fidèles d’Antioche. La controverse des deux docteurs du Ve siècle nous reporte ainsi dans le berceau du christianisme, aux jours militans de l’apostolat, et il est curieux d’observer comment on envisageait alors, au sein de l’église solidement établie, ces origines apostoliques, déjà environnées d’ombre dans le lointain des temps. La curiosité redouble quand on songe que ce furent les deux plus brillantes lumières de l’église occidentale qui cherchèrent à pénétrer ces saintes ténèbres, et que dans la discussion que ces grands hommes ouvrirent, discussion d’un intérêt chrétien si considérable, chacun d’eux apporta, avec une conclusion différente, une tendance d’esprit, un caractère, un savoir différens ; chacun d’eux se montra chrétien sous un jour tout particulier. On peut dire que c’est là, dans quelques lettres échangées, parfois avec passion, toujours avec éloquence et franchise, que se révèle, plus peut-être que dans le reste de leurs ouvrages, le cachet de leur personnalité. Quelques détails préliminaires aideront le lecteur à mieux comprendre le parallèle qui va ressortir des faits.

Au début de la controverse, Augustin avait quarante et un ans. Chrétien depuis peu, il venait d’être tout nouvellement promu au sacerdoce, et l’église occidentale plaçait sur sa tête de grandes espérances. Lui-même nous a raconté avec une sincérité admirable et les orages de sa vie, et les longues incertitudes de ses croyances, et comment, au milieu des désordres qui affligèrent sa jeunesse, il cherchait, avec l’ardeur qu’il mettait dans tout, un idéal de perfection morale et de souverain bien dont le flot des passions l’éloignait toujours. Cet idéal, il le demandait alors à la philosophie, dont il traversa toutes les sectes sans y trouver autre chose que le néant ; à bout de désenchantemens, il essaya de la religion et se fit manichéen. Le manichéisme était tout à la fois une religion et une philosophie ; mais cette philosophie était si grossière, cette religion si honteusement déréglée, qu’Augustin abjura l’une et l’autre pour se retrancher dans le scepticisme : c’est de là qu’Ambroise le tira en le faisant chrétien. Toutefois Augustin ne le devint point par la voie large et directe. Si la beauté morale du christianisme l’attirait, les Écritures le rebutaient. La Bible ne lui donnait pas ce qu’exigeait un génie comme le sien habitué aux procédés de la dialectique, une formule philosophique de sa vérité. Cette formule, il crut la découvrir dans Platon, en rapprochant du premier chapitre de saint Jean la sublime théorie du Verbe incréé. Alors,