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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/473

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et après de longs orages vint mourir à Bordeaux, professeur comme ses aïeux.

Les femmes dans cette famille avaient l’intelligence et l’instruction des hommes, avec beaucoup de leur ambition. Emportées par l’esprit du temps, ces descendantes des vieux druides se firent chrétiennes, La veuve et la fille de Delphidius reçurent chez elles, près de Bordeaux, l’hérétique Priscillien, et devinrent les grandes-prêtresses de sa religion, mêlée de mysticisme et de licence, puis, enveloppées dans sa condamnation, elles eurent toutes deux la tête tranchée. Leur parente Hébidie, plus réservée et plus sage, choisit la droite voie dans le christianisme. Restée veuve sans enfans, elle menait, probablement à Bayeux, berceau de leur race, une vie tranquille et honorée, et, laissant de côté Apollon-Bélen et les muses patronnes et nourricières de sa famille, elle s’occupait d’exégèse biblique. Il n’y avait pas de questions difficiles qu’Hébidie n’essayât de comprendre et de résoudre ; mais elle n’y réussissait pas toujours. Poursuivie de doutes et à bout de consultations en Gaule ou de recherches dans les livres, elle résolut enfin de recourir à l’oracle qui siégeait à Bethléem.. Elle dressa une liste de douze questions sur des points de discordance entre les évangélistes, sur certaines obscurités des épîtres de saint Paul, et aussi sur la conduite qui convenait à une veuve chrétienne sans enfans ; le tout fut confié par elle au prêtre Apodemius, qui allait partir pour la terre-sainte et se chargea de lui rapporter les réponses de Jérôme, soit de vive voix, soit par écrit.

Celui-ci reçut la visite d’Apodemius et l’envoi d’Hébidie avec une sorte de joie, comme un souvenir lointain de sa jeunesse, car le nom de la Gauloise et sa famille ne lui étaient pas inconnus ; lui-même, comme on sait, avait habité quelque temps les bords de la Moselle et du Rhin. Sa réponse ne se fit pas attendre. Il la rédigea en forme de note, conservant l’ordre des questions et faisant suivre chacune d’elles de son explication. Le tout fut précédé d’un court et gracieux billet à l’adresse de la correspondante. « Je ne t’ai jamais vue, lui disait-il, mais je sais toute l’ardeur de ta foi. Des limites de la Gaule, qui sont celles du monde, tu m’envoies un défi au fond de ma retraite, et un homme de Dieu, Apodemius mon fils, m’apporte de toi un commonitoire, comme s’il n’y avait pas dans ta province des docteurs plus éloquens et des savans plus experts que moi. N’importe, je t’obéis. Tes ancêtres Patera et Delphidius, dont l’un professait à Rome la rhétorique avant ma naissance, et l’autre, lorsque déjà j’étais adolescent, remplissait toutes les Gaules du bruit de sa prose et de ses vers, tes ancêtres vont s’indigner silencieusement au fond de leur sépulcre et me reprendre à bon droit