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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/47

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ne parlaient pas d’autre chose. Devant une femme, comme en présence de tout objet beau ou brillant, ils arrivent du premier bond à l’admiration et à l’enthousiasme. O quanto bella ! Vingt fois ces jours-ci j’ai entendu leurs explosions sincères et emphatiques. Ils ressemblent à des acteurs, à des mimes qui exagèrent. Bello, bello, bellissimo palazzo ! La chiesa e magnifica, stupenda, tutta di marmo, tutta di mosaïca ! — Leurs yeux les mènent et leurs sens les emportent. Plus on regarde les races diverses, plus les aptitudes à la jouissance s’y montrent inégales. Quelques-unes sont à peine effleurées par le plaisir, d’autres en sont transportées et renversées. Chez les unes la jouissance ressemble au goût d’une pomme fade, chez les autres à la saveur fondante et délicieuse d’une grappe parfaite de raisin doré. Chez les unes, les choses extérieures produisent une suite presque unie de sensations ternes, chez les autres un va-et-vient tumultueux d’émotions extrêmes. Par suite, le train courant de la vie est changé ; en toute âme, l’attrait est proportionné à la jouissance. Là-dessus j’aurais deux ou trois histoires à conter, l’une surtout digne de Bandello et du Pecorone : j’étais confident et presque témoin dans une petite ville ; mais on conte ces histoires-là, on ne les écrit point. La langue française n’admet point l’épanouissement de l’instinct simple et nu ; elle appelle crudité ce qui est beauté. Ici on est plus tolérant, on s’espionne comme dans nos villes de province ; mais la société se contente de rire, elle n’exclut pas les amoureux, elle n’est pas prude.


Bologne, 17 avril.

Les églises sont ordinaires, inachevées ou modernisées ; mais les sculptures sont frappantes.

Les plus précieuses sont à San-Domenico, sur le tombeau de saint Dominique, décoré en 1231 par le restaurateur de l’art, Nicolas de Pise. C’est le premier monument qui montre la renaissance de la beauté en Italie. Songez qu’à ce moment par les dominicains, les franciscains, l’esprit ascétique reprenait un nouvel élan, que l’art gothique régnait en Europe, qu’il franchissait les Alpes et bâtissait Assise. Et justement au plus fort de cette fièvre mystique, sur le marbre du premier inquisiteur, un statuaire retrouve la beauté virile des formes païennes. Aucune de ses figurines n’est maladive, exaltée ou maigre ; toutes sont robustes, saines, parfois joyeuses. Si elles ont un défaut, c’est l’excès de force. D’ordinaire leurs joues sont trop pleines, la carrure de la tête est trop massive, le corps rentassé est presque lourd. La grande Vierge du centre a la sérénité satisfaite d’un bonne et heureuse mère de famille ; son bambino est large et prospère. La plus vive et la plus franche expression de joie parfaite éclate dans une mère dont le fils, tué par son cheval, vient