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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/46

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et de ses sentences. — L’autre jour, une petite bourgeoise jolie s’est trouvée mal dans l’intérieur de la diligence, et son mari l’a fait monter à côté de nous sur l’impériale. Elle nous a interrogés, elle a corrigé mes fautes de prononciation ; quand deux ou trois fois de suite je mettais mal l’accent ou que je n’attrapais pas le ton juste, elle s’impatientait et me régentait. Elle nous conte qu’elle vient de se marier, qu’elle et son mari n’avaient pas le sou pour entrer en ménage, etc. ; il y a trois hommes autour d’elle, c’est elle qui tient le dé et qui les mène. — J’ai dans l’esprit cinquante figures qui se rangent autour de ces trois types. Le trait dominant, c’est la vivacité et la netteté de la conception, qui hardiment fait explosion sitôt qu’elle naît. Toutes leurs idées sont coupées à angles vifs ; c’est la Française plus forte et moins fine ; comme l’autre et plus que l’autre, elle a sa volonté, elle se fait centre, elle n’attend pas d’autrui sa direction, elle prend d’elle-même l’initiative. Rien de doux, de timide, de pudique, de contenu, de capable de s’enterrer dans un ménage, des enfans, un mari, à la façon germanique. Je mettais en regard involontairement les Anglaises qui étaient là. Il y en a de bien étranges, puritaines de fond, raidies par la morale, sorties de mécaniques à principes, l’une surtout sous son chapeau de paille en éteignoir, vraie spinster en herbe, sans toilette, sans grâce, sans sourire, sans sexe, toujours muette ou tranchante en paroles comme un couteau. Elle appartient certainement à l’espèce de ces demoiselles qu’on trouve remontant le Nil-Blanc seules avec leur mère, ou qui gravissent le Mont-Blanc à quatre heures du matin, attachées par une corde à deux guides, la robe serrée en pantalons, arpentant la neige. Dans ce pays, la sélection artificielle a fait des moutons qui ne sont que viande, et la sélection naturelle des femmes qui ne sont qu’action ; mais la même force a opéré plus fréquemment dans un autre sens : l’énergie despotique de l’homme, le besoin d’un foyer paisible pour le travailleur tendu par la lutte du jour, ont développé chez la femme les qualités du vieux fonds germanique, la capacité de subordination et de respect, la réserve craintive, l’aptitude à la vie domestique, le sentiment du devoir. Elle reste alors jeune fille jusque dans le mariage ; quand on lui adresse la parole, elle rougit ; si, avec tous les ménagemens et toutes les précautions possibles, on essaie de la faire sortir du silence où elle s’enferme, elle n’avoue son sentiment qu’avec une modestie extrême, elle le retire tout de suite. Elle est à mille lieues d’aspirer au commandement, à l’initiative, même à l’indépendance. Dans tous les couples anglais que je viens de voir, c’est l’homme qui est le chef ; dans tous les couples italiens, c’est la femme. Cela n’est guère étonnant, il semble ici qu’ils soient amoureux par nature et fondation. Les cochers et les conducteurs de la diligence