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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/446

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trouvé à la fois leur expression idéale et réelle, sous la forme concrète, précise de ces vieilles fables qui, d’abord filles de la seule imagination poétique, ont acquis par degré une sorte d’existence historique, et sont devenues à la fois positives comme un fait et idéales comme un rêve. Ce nouveau poème de Tithon vient grossir la liste de ces ingénieuses productions. Le vieil époux de l’Aurore nous exprime dans ses gémissemens un des sentimens les plus pénibles qui puissent accabler les cœurs dans les sociétés vieillies : ce sentiment qui naît du désaccord entre une tâche incessamment renouvelée et des forces qui se sont fatiguées à soutenir le poids des exigences de la civilisation. L’œuvre à accomplir revient chaque matin jeune comme l’aurore, et chaque matin les âmes chargées de l’accomplir s’éveillent avec la lassitude de Tithon. C’est l’immortelle vieillesse en présence de l’immortelle jeunesse. Oh ! comme l’union fut autrefois plus égale ! Mais il vint un jour où l’accord fut rompu et où Tithon, ayant atteint les limites de la vie humaine et ne pouvant ni passer outre, ni rétrograder, se trouva immobilisé dans la vieillesse par le don même qu’il avait imprudemment sollicité. Le symbole est ingénieux, facile à saisir et d’une vérité douloureuse que l’expérience de chaque jour peut constater dans nos vieilles sociétés européennes par les symptômes les plus variés.

Et maintenant quelle conclusion peut-on tirer du nouveau recueil de M. Tennyson ? Cette conclusion, à vrai dire, nous aurions aimé à la renvoyer jusqu’au prochain ouvrage de M. Tennyson, car c’est seulement alors que nous saurons si dans la composition du présent volume le poète inaugurait bien réellement une voie nouvelle, ou bien si la physionomie de son œuvre récente n’est qu’un pur effet du hasard ou le résultat d’une tentative passagère, abandonnée aussitôt qu’essayée. Les poèmes que nous venons de présenter au lecteur, bien que d’un caractère fort tranché, ne permettent pas d’assurer avec certitude qu’une transformation soit en train de s’opérer dans le talent du poète. D’autre part, les productions de M. Tennyson sont fort rares ; le poète applique à la lettre le précepte d’Horace, et il s’écoulera probablement bien des années avant qu’il donne de nouveau à la critique l’occasion de se prononcer. Ce serait faire attendre trop longtemps une conclusion. Aussi dirons-nous, sans tarder davantage, d’abord que, sans vouloir rien présumer de l’avenir, nous ne désirons pas un Tennyson autre qu’il n’était et qu’il n’est encore, ensuite que nous sommes sûr d’avance que le talent du poète ne courra aucun danger dans les entreprises nouvelles où il pourra s’engager, car il est impossible de se tromper quand on possède un tel bon goût et une telle mesure.


EMILE MONTEGUT.