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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/441

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moment sa femme mettait au monde son troisième enfant, celui-là de tempérament maladif. Alors, dans l’inactivité où le retenait son accident, il se prit à rouler dans son esprit de sombres appréhensions ; son imagination oisive évoqua devant lui les spectres de la misère et de la famine, et il pria Dieu de sauver ceux qu’il aimait de ces extrémités, quelque chose qui dût lui arriver. A ce moment, le patron du navire sur lequel servait Enoch vint lui demander s’il lui plairait de s’engager comme maître d’équipage pour un voyage en Chine ; Enoch, qui vit dans cette proposition un moyen de se préserver, lui et les siens, du malheur qu’il redoutait, accepta joyeusement, et fit ses préparatifs de départ malgré les larmes, les instances et les funèbres pressentimens d’Annie.

Les adieux sont touchans et contiennent quelques beaux traits, entre autres cette comparaison, qui est digne de n’importe quel grand poète : « pendant qu’il parlait ainsi sur un ton de joyeuse espérance, elle-même se laissa presque aller à l’espérance ; mais lorsqu’il tourna le courant de son discours sur des sujets plus graves, sermonnant à la rude façon d’un marin sur la Providence et la confiance en Dieu, alors elle écouta, elle écouta sans l’écouter, comme la fille du village qui place sa cruche sous la fontaine, et qui, rêvant à celui qui avait coutume de la remplir pour elle, entend et n’entend pas, et laisse l’eau déborder. » Dans le discours du brave Enoch, il y avait cependant quelques paroles remarquables qui méritaient d’être entendues : « Ne craignez pas pour moi davantage, ou si vous craignez, confiez vos soucis à Dieu ; c’est une ancre qui tient solidement. Est-ce que Dieu n’est pas là-bas dans tes extrêmes régions de l’aurore ? Si je vais jusqu’à ces régions, pourrai-je aller plus loin qu’où il est ? Et la mer est sienne, c’est lui qui l’a faite. »

Il partit, et les pressentimens d’Annie se changèrent en triste certitude. Les années s’écoulèrent, et Enoch ne revint pas. Pendant ce temps, la délaissée descendait lentement les degrés qui mènent à l’indigence. Enoch, avant de partir, lui avait créé un petit commerce, mais le commerce lui réussissait mal. Elle ne savait pas demander trop pour obtenir assez, et souvent dans les jours de gêne elle vendit ses marchandises à perte. Puis la mort vint, qui lui enleva son plus jeune enfant. Alors l’ancien rival d’Enoch, Philippe, qui ne l’avait pas revue depuis son mariage, se sentit un remords au cœur. « Assurément, se dit-il, je puis la voir maintenant, je puis lui être de quelque secours. — Il alla donc, passa la première chambre solitaire, s’arrêta un moment devant une porte intérieure et frappa trois fois, et, personne n’ouvrant, il entra ; mais Annie, assise avec sa douleur, à peine revenue des funérailles de son enfant, ne se souciait pas de voir au monde face humaine ; elle se détourna