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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/438

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comprendre un pareil mélange de bon sens pratique et d’opacité intellectuelle. C’est un de ces rustres énergiques qui sur leurs épaules carrées ont porté sans fléchir l’édifice de la grandeur anglaise, et, si vous savez bien lire son discours, l’énigme de cette société conservatrice et libérale à la fois vous paraîtra peut-être moins obscure. Une indépendance absolue de caractère solidement assise sur une base d’absurdes préjugés, une liberté absolue qui trouve moyen de se mouvoir à l’aise entre les étroites cloisons d’opinions aussi dures que la carapace de pierre qui sert à l’huître de maison, une puissance de travail invincible unie à un esprit de routine opiniâtre, tel est le résumé de ce type d’homme robuste et peu séduisant. Il est radical dans presque toutes les choses qui regardent exclusivement la vie morale et intellectuelle, tory dans toutes celles qui regardent la société politique et les intérêts positifs. Il est sceptique comme Molière à l’endroit de la médecine, et comme l’empereur Charles-Quint, qui trouvait plaisant que ses médecins lui défendissent l’usage de bières glacées, il regarde les prescriptions du docteur comme des mystifications qu’on ne se permet pas envers un homme de son expérience. « Où est-ce que tu es resté si longtemps, à me laisser là tout seul, garde ? Tu n’es pas une garde du tout ; le docteur est venu et parti. Il dit que je ne dois plus boire d’ale, mais je ne suis pas un fou. Donne-moi mon ale, car je prétends ne pas changer mon régime. Ces docteurs, ils ne savent rien, car ils disent ce qui n’est pas vrai du tout. Cela ne sert à rien de dire les choses qu’on doit faire. J’ai bu ma pinte d’ale tous les soirs depuis que je suis ici, et j’ai bu mon quartaut tous les soirs de foire depuis quarante ans. » Le ministre aussi est venu pour le faire souvenir de ses péchés, l’avertir que Dieu le rappelait à lui, et autres choses semblables. Le ministre, il le respecte beaucoup. Est-ce qu’il n’a pas toujours bien payé ses redevances ? Est-ce qu’il n’a pas toujours voté avec le squire pour l’église et l’état ? Est-ce qu’il a jamais manqué d’aller le dimanche à l’église ? A la vérité il ne savait pas bien ce qu’il allait y faire. « Je suis toujours allé à l’église depuis que ma Sally est morte, et j’entendais bourdonner quelque chose comme un hanneton au-dessus de ma tête, et je n’ai jamais su ce que cela signifiait ; mais je pensais qu’il avait quelque chose à dire, et puis, quand je croyais qu’il l’avait dit, je m’en allais. » Mais maintenant qu’est-ce que le ministre vient lui dire ? Voyons, est-ce qu’il n’a pas bien travaillé toute sa vie ? Le ministre lit un sermon toutes les semaines, c’est vrai ; mais lui il a défriché la lande du voisinage. Ah ! il fallait la voir autrefois cette lande ; il n’y avait pas d’herbe pour une vache, rien que des ajoncs et des genêts, et maintenant il n’y a pas un pouce de terre qui ne soit verdoyant et fertile, si bien qu’elle fait l’admiration de tous les passans. Une seule chose le tracasse, c’est