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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/435

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« Et Willy n’était pas descendu à la ferme depuis une semaine et un jour, et toutes les choses semblaient à moitié mortes, quoiqu’on fût au milieu de mai. Jenny me calomnier, moi qui savais ce que Jenny avait été ! mais salir quelqu’un, Annie, cela ne peut jamais vous rendre propre vous-même.

« Et je pleurai à m’en rendre aveugle, et un beau soir, sur le tard, je grimpai jusqu’au haut de l’enclos, et je me plantai devant la porte sur la route. La lune, comme une meule qui a pris feu, se levait sur la vallée, et whit, whit, whit, dans le buisson, derrière moi, gazouillait le rossignol.

« Tout à coup il s’arrêta ; voilà que par la porte de la ferme passait Willy, — il ne me voyait pas, — avec Jenny pendue à son bras. Moi je bondis sur la route, et je dis je ne savais trop quoi. Ah ! il n’y a pas de fous pareils aux vieilles gens ; cela me met encore en colère maintenant.

« Willy se tint droit comme un homme, et ses regards disaient sa pensée, et Jenny, la vipère, me fit une révérence moqueuse et s’en alla. Et je lui dis : Séparons-nous. Dans cent ans, tout cela sera bien égal ; vous ne pouvez pas m’aimer du tout, si vous ne m’aimez pas pour mon bon renom.

« Et il se retourna, et je vis ses yeux tout humides à la douce clarté du clair de lune. — « Chérie, je vous aime si bien que votre bonne renommée est la mienne aussi. Et en quoi est-ce que je m’inquiète de Jeanne, qu’elle parle de vous bien ou mal ? Mais marions-nous tout de suite, nous deux nous serons heureux toujours. »

« Nous marier, Willy ! dis-je, mais il faut que je vous dise ma pensée : j’ai peur que vous n’écoutiez des contes, que vous ne soyez jaloux, et méchant, et bourru. Mais il se retourna, et m’enlaça dans ses bras, et me répondit : Non, amour, non. — Il y a soixante-dix ans de cela, mon bijou, il y a soixante-dix ans.

« Ainsi Willy et moi nous fûmes mariés ; je portais une robe lilas, et les sonneurs sonnaient de bon cœur, et il donna aux sonneurs une couronne ; mais le premier enfant dont je fus grosse mourut avant d’être né ; la vie est ombre et soleil, petite Annie ; la vie est fleur et épine.

« Ce fut la première fois aussi que je pensai à la mort. Là était couché le doux petit corps qui n’avait jamais respiré un souffle. Je n’avais plus pleuré, petite Annie, depuis que j’étais devenue femme ; mais je pleurai comme un enfant ce jour-là, car le baby avait défendu sa vie.

« Sa chère petite figure était convulsionnée comme de colère ou de souffrance ; je regardai le tranquille petit corps, ses combats avaient été inutiles. Je ne puis pas pleurer pour Willy, je le verrai un autre matin ; mais je pleurai comme un enfant pour l’enfant qui était mort avant d’être né.

« Mais il me remontait, mon bon homme, car c’était bien rare quand il me disait non ; il était affectueux, affectueux comme un homme, et comme un homme aussi il voulait faire sa volonté. Jamais jaloux ! — Ah ! non, ce n’est pas lui qui l’eût été ; nous passâmes plus d’une heureuse année, et il mourut et je ne pus pleurer ; mon temps me semblait si près, à moi aussi.

« Mais j’aurais souhaité que la volonté de Dieu eût été de me faire mourir, moi aussi, alors ; je commençais à être un peu fatiguée et j’aurais bien volontiers dormi à son côté, et cela, c’était il y a dix ans, et même plus, si je me rappelle bien ; mais pour les enfans, Annie, je les vois encore tous autour de moi.