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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/432

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Hélène peut avec la même formule évoquer le vaillant Achille ; le même poète qui vient d’écrire un Rêve de belles femmes pourra, sans exercer aucune contrainte sur son imagination, écrire ensuite la mort d’Arthur, et les récits épiques des Idylles du Roi pourront succéder aux aristocratiques causeries du poème de la Princesse sans que l’auteur ait besoin de changer de ton. La transition existe d’un de ces mondes à l’autre, mais le passage est moins aisé de ce qui est beau à ce qui est humble, et s’il est facile de décrire un chevalier après avoir décrit une dame et de s’intéresser à une âme noble après s’être intéressé à un élégant visage, il faut un tout autre effort, après l’enivrement de ces beaux spectacles, pour se complaire à décrire la personne d’un marin hâlé et tanné par le soleil et la pluie, pour prendre plaisir à écouter le jargon sceptique d’un fermier anglais ou glaner péniblement les semences de poésie cachées sous un toit rustique. C’est là cependant ce qu’a fait Alfred Tennyson, le chantre si correct et si châtié des élégances aristocratiques, le lettré classique, l’imitateur ingénieux des maîtres anciens. Loin de se détourner des humbles réalités, il les a toujours recherchées, et elles l’en ont récompensé, car il leur doit un de ses titres de gloire les plus incontestables, l’idylle de la vie familière et domestique.

Jamais cependant, depuis le jour lointain déjà où sa charmante pièce de la Fille du Meunier (the Miller’s Daughter) lui valut l’admiration et la faveur de la souveraine du royaume-uni et son titre de poète lauréat, M. Tennyson n’avait abordé ces réalités de la vie humble et populaire avec autant de cordialité, de franchise et d’égalité que dans le présent volume. Bien souvent sa muse s’était plu à visiter les demeures qui abritent les humbles conditions ou même les huttes des petits ; mais jusqu’à présent l’image que me suggéraient ces visites était celle d’une belle fée faisant sa tournée de charité dans l’attelage de paons de Junon. La fée descendait devant la pauvre hutte, qui dès son approche se transformait, si misérable qu’elle fût, en quelque cottage coquet de couleur blanche, rose ou verte, serrant étroitement contre ses flancs « une robe collante de jasmins semés d’étoiles » ou paré d’une ceinture de giroflées ; elle entrait, promenait ses regards tour à tour sur les ustensiles du ménage qui sous la lumière bienveillante de ses yeux reluisaient mieux que l’or, peignait les cheveux emmêlés des marmots, faisait apparaître par ses caresses, sous la couche de crasse qui les recouvrait, les visages blancs et roses des plus frais babys anglais, baisait au front la plus belle fille du logis et enveloppait une leçon de sagesse dans un souhait de bonheur ou un compliment sur sa beauté. Et puis la chétive cabane était entourée de tant de villas élégantes, de palais et de parcs, qu’elle disparaissait à leur ombre,