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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/411

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nous croyons qu’il est plus intéressant d’examiner une question qui s’impose naturellement à nous au terme de cette étude. Presque toutes les grandes œuvres de Goethe portent, bien qu’à un moindre degré que celle-ci, la trace d’un mélange perpétuel et comme d’un essai de fusion entre la science positive et la poésie. Jusqu’à quel point ce mélange est-il légitime ? La poésie ne doit-elle pas souffrir cruellement de ce voisinage trop familier de la science ? Le grand peintre du monde physique, Alexandre de Humboldt, s’est posé cette question et l’a résolue dans un sens très net, dans le même sens que Goethe lui-même ; mais il la résout par une doctrine, tandis que Goethe a tenté de la résoudre par le fait même, — par l’art.

Selon M. de Humboldt, la poésie du XIXe siècle doit se renouveler aux sources mêmes de la science. S’appuyant sur une pensée de son illustre frère Guillaume, il soutient que rien n’est plus légitime que cette association, qu’en elles-mêmes et d’après leur nature la poésie, la science, la philosophie, ne sauraient être séparées. « Elles ne font qu’un à cette époque de la civilisation où toutes les facultés de l’homme sont encore confondues, et lorsque, par l’effet d’une disposition vraiment poétique, il se reporte à cette unité première. » Bien qu’il puisse sembler étrange au premier abord de vouloir unir la poésie, qui vit par la forme, par la couleur, par la variété, avec les idées les plus simples, les plus abstraites, qui sont la substance même de la science, il ne faut pas craindre ce mélange. Une telle crainte ne pourrait naître que d’une vue bornée des choses ou d’une sentimentalité molle. Il y a dans les perspectives agrandies de la nature mieux connue une large compensation pour le pouvoir magique et miraculeux qu’on lui retire. Pour nous en tenir à un seul exemple, le sentiment de la grandeur n’est-il pas plus vivement excité en nous par l’intuition de l’infini astronomique que par l’imagination puérile de cette voûte d’azur constellée de clous d’or qui représentait autrefois pour l’homme le ciel étoilé ? La simplicité et la généralité des lois, la variété prodigieuse des combinaisons, des actions et des réactions des phénomènes, la complexité des détails qui s’entrecroisent à l’infini sur la trame vivante de l’univers, n’y a-t-il pas dans ces vues une source d’émotions vives, poétiques, profondément neuves, grandes comme l’infini ? — M. de Humboldt réfute avec vivacité la thèse de Burke et de tous ceux qui prétendent avec lui que l’ignorance des choses de la nature est la source unique de l’admiration poétique et du sentiment du sublime. Burke confond, dit-il, l’admiration avec l’étonnement. L’ignorance ne produit que la stupéfaction et la terreur devant l’inconnu des choses : c’est d’une science profonde que naît le sentiment viril de l’admiration intelligente. La science recherche ce qu’il y a de permanent, l’essence fixe des phénomènes, les lois primordiales et