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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/410

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Walpürgis, dévouée au sabbat. — On peut distinguer dans le sabbat classique trois parties dont chacune représenterait symboliquement une phase dans l’histoire des évolutions plastiques de la nature, un acte dans le grand drame de la création. Dans la première, nous ne rencontrons que des ébauches d’être, jeux gigantesques et bizarres de la puissance créatrice, productions monstrueuses des forces élémentaires sans forme fixe, déterminée, sans proportions harmonieuses, vrais jeux de titans : fourmis colossales, griffons, arimaspes, sphinx, sirènes. — La seconde partie marque un progrès sensible dans les procédés et l’art de la nature. Sur les bords du Pénée, ce sont les demi-dieux de l’eau, les nymphes, les centaures et Chiron, le dernier de tous : figures encore indécises et flottantes, bien que se rapprochant déjà des formes achevées et harmonieuses. — Dans la troisième partie, qu’on pourrait appeler la période humaine, le travail de la création est achevé : chacun des dieux mythologiques a son rôle et son emploi. La période de confusion a fait place à la période où l’ordre s’établit, où la loi domine et règle l’anarchie des forces, où tout s’organise et se distribue. En même temps la science s’éveille ; c’est bien l’âge de l’homme, puisque c’est l’âge de la pensée scientifique scrutant les phénomènes, interrogeant les conditions de l’existence, écartant les explications fabuleuses, mettant partout les principes naturels à la place des rêves et des fictions. Cette période se symbolise dans les noms de Thalès et d’Anaxagore, qui représentent les deux forces élémentaires, l’eau et le feu, et les théories rivales des neptuniens et des vulcaniens, entre lesquelles aujourd’hui encore se dispute l’empire de la géologie. L’épisode s’achève par la rencontre de Protée (le principe des métamorphoses), qui révèle à Homunculus le grand mystère : « c’est dans la mer que tu dois prendre ton origine ! » Protée traduit à sa manière cette idée panthéistique sur le principe et le commencement de la vie que le naturaliste Ocken exprimait ainsi : « La lumière éclaire l’eau salée, et l’eau vit. Toute vie vient de la mer, jamais du continent. Toute la mer est vivante. C’est un organisme mouvant qui toujours s’élève et retombe sur lui-même… L’amour est sorti de l’écume de la mer… Les premières formes organiques sortirent des endroits mouillés par la mer, là les plantes, là les animaux. L’homme même est un enfant de la mer humide et chaude, là où elle s’attiédit, près de la terre. » La loi de la métamorphose et la vie issue de la mer sous l’action du soleil, voilà les grands axiomes panthéistiques que le poète proclame comme le dernier résultat, la conquête suprême de la science. La fête de la mer, source sacrée de l’existence, couronne cette bizarre épopée du sabbat classique.

Plutôt que de nous égarer dans le détail de ces conceptions, détail infini, subtil et souvent enveloppé d’une obscurité désespérante,