Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/407

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


malheureux, engagé dans les chaînes de l’amour, difficiles à rompre ! Celui qu’Hélène a paralysé ne revient pas aisément à la raison. » Cependant ce sommeil magique n’est pas sans consolation. Tandis que son corps gît foudroyé, son âme veille et rêve. De quoi rêverait-elle, sinon des temps et des pays qui ont vu cette Hélène divine, devenue une seconde âme dans son âme, l’idéal dans l’imagination du poète ? Nous voyons passer dans le miroir transparent de sa pensée endormie toutes les visions classiques de la légende grecque. L’admirable pays ! les belles campagnes ! les eaux limpides dans la profondeur sacrée des bois ! Que de beautés adorables ! L’une d’elles surtout, nue et déjà prête au bain, semble appartenir à la race des héros ou même des dieux. Elle pose le pied dans l’eau ; la douce flamme de vie qui anime son noble corps s’y rafraîchit délicieusement… Mais quel bruit d’ailes vivement agitées ? quel murmure ? Les jeunes filles fuient épouvantées ; seule la reine, avec un regard tranquille et un orgueilleux plaisir, voit s’approcher à travers l’onde émue le prince des cygnes… C’est Léda, c’est son royal amant qui se révèlent à Faust dans une des scènes amoureuses de l’antique Grèce. Rêver de Léda, c’est encore rêver d’Hélène. — Hélène, qui viendra plus tard, trouve ainsi son origine dans ce rêve enchanté. La Grèce mythologique apparaît déjà et se révèle à ce sombre fils du Nord, que les songes divins initient graduellement à l’éclatante réalité qui va venir pour lui.

Bientôt commence, avec le récit de Faust, l’ardente poursuite d’Hélène, qui devient le prétexte trop complaisant de cet obscur épisode, la nuit classique de Walpurgis. Après de longues recherches, dans une scène qui n’a pas été écrite, Faust arrivait enfin jusqu’au trône de Proserpine, et avec l’éloquence touchante qu’inspire la passion, il obtenait d’elle non plus l’apparition magique, mais la résurrection d’Hélène, l’espoir de la posséder, la promesse même de son amour. C’est là précisément le sujet du troisième acte, celui de tous qu’on lit le plus aujourd’hui, celui où l’art du poète, soutenu par le charme et la nouveauté du sujet, s’est élevé jusqu’aux cimes les plus hautes de l’inspiration.

A peine avons-nous besoin de rappeler la suite et l’enchaînement des idées de ce magnifique épisode que tout le monde connaît : l’arrivée de la reine à Sparte, les vagues inquiétudes qui se répandent dans son âme, les prédictions sinistres ; la fuite d’Hélène dans le château où Faust attend sa divine amante, avec la troupe des hommes du Nord qui l’ont suivi en Grèce ; les noces mystiques dans une Arcadie enchantée, la naissance du bel Euphorien, l’enfant promis à d’illustres destinées, le fils qui porte en lui, avec le sang des dieux que lui a transmis Hélène, la sève ardente des passions modernes. Le symbole est transparent, et Goethe cette