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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/402

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de l’amour. Goethe, adorateur de la nature et de l’art grec, qui en est à ses yeux l’expression la plus accomplie, ne pouvait souffrir ce qui lui semblait être le sacrilège d’une religion d’ascètes. En s’emparant de l’idée de la légende, il la transforma. Dans son drame comme dans la légende, Faust s’éprend d’un amour mystérieux pour cette beauté que les âges anciens adorèrent, il la ravit et la possède ; mais l’admiration de Goethe la retire de cet enfer ignominieux où des siècles barbares avaient osé la reléguer. Avec lui, Hélène entre dans la région sereine des idées éternelles : elle est une femme, mais elle est en même temps un type, le type le plus pur de l’art, ou plutôt l’inspiratrice de tout art, l’inspiration même. Son histoire devient l’emblème d’une grande chose : elle représente les destinées de la poésie, elle en rappelle les brillantes origines dans sa patrie naturelle, la Grèce, le sommeil symbolique à travers des siècles ténébreux, l’éclatant réveil à l’âge de la renaissance ; elle en prophétise la gloire future et le long avenir.

Ce poétique amour du docteur Faust, Goethe l’avait éprouvé lui-même : son voyage en Italie l’avait initié aux mystères les plus délicats de ce culte de la beauté, qui n’était dans son esprit que la forme épurée du culte de la nature. Il s’était enchanté des souvenirs et des chefs-d’œuvre de l’antiquité classique, transmis par le marbre glorieux, vainqueur des siècles. Il avait refait son éducation esthétique au milieu des monumens du grand art qui a laissé de lui-même des traces vivantes sur ce sol aimé des dieux. Toutes ses admirations s’étaient personnifiées dans Hélène. Il l’avait évoquée devant ses yeux par la violence magique de sa méditation ; il l’invoquait journellement comme la muse de son génie ; il la consacra par tous les prestiges de son art. Pour lui, elle est réalité et idéal à la fois, un idéal vivant. Il dirait volontiers comme un de ses personnages : « Les érudits nous trompent quand ils nous parlent de l’âge de ces êtres presque divins. C’est quelque chose à part que la femme mythologique. Elle n’a pas d’âge. Le poète la conçoit et la présente comme il lui convient. Elle n’appartient qu’à la poésie, toujours jeune parce qu’elle est immortelle. Jamais elle n’est majeure, jamais vieille ; sa forme est toujours accomplie et attire l’amour des hommes. Le temps n’enchaîne point le poète ; le poète en est le maître et en dispose à son gré… Hélène, non plus, ne doit pas en subir les lois. Achille ne l’a-t-il pas trouvée à Phères, même hors des limites du temps ? Quel rare bonheur ! Avoir conquis l’amour en dépit de la destinée ! Et ne pourrai-je pas moi-même, par la force du plus ardent désir, appeler à la vie cette forme unique, cette créature immortelle, née du sang des dieux ?… » Il subit véritablement la fascination de cette figure poétique, dont l’immortalité rayonne jusqu’à lui du fond des siècles.