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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/401

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série de scènes étranges l’histoire symbolique de la royauté française s’abîmant dans les catastrophes, la révolution se personnifiant dans Napoléon, la démocratie couronnée à la place du droit divin, les vieilles monarchies se coalisant pour venir au secours de la dynastie déchue, la comédie ordinaire des restaurations. — Survient l’archevêque, qui, sous prétexte de purifier la victoire obtenue par des arts magiques, veut que l’église en profite ; il réclame d’abord le spacieux champ de bataille pour le consacrer au Très-Haut, puis, pour faire prospérer l’œuvre, tous les revenus du pays voisin, dîmes, cens, redevances à perpétuité jusqu’au moment où l’empereur s’écrie : « Mais en allant ainsi je pourrais bien tout d’abord engager l’empire entier ! » Quant au peuple, c’est lui qui aura le moins gagné à tout cela ; il paiera un peu plus, voilà tout.

A l’horizon, nous voyons poindre pour cette pauvre humanité un meilleur avenir symbolisé par le règne pacifique de Faust sur des grèves fertilisées : le travail, l’industrie, le commerce enrichissant à l’envi ces plages heureuses ; un peuple libre, au sein de l’abondance, sous le sceptre paternel d’un souverain qui n’est que le bienfaiteur d’un grand pays, et qui ne tire son autorité que des services rendus. Ceux de nos lecteurs qui connaissent les Années de voyage de Wilhelm Meister se rappelleront que le roman s’achève comme le drame par le tableau d’une grande expérience de civilisation humanitaire. C’était là le rêve, l’utopie familière du poète toutes les fois que sa méditation se tournait vers l’avenir du genre humain, c’était l’Atlantide de cet autre Platon ; mais il la plaçait dans les siècles futurs au lieu de la placer, comme le philosophe grec, dans le lointain des âges fabuleux. S’il faut croire à l’âge d’or, pensait-il, il vaut mieux croire qu’il est devant nous, pour ne pas arrêter l’humanité en marche et décourager le progrès.


III

Un des élémens de ce progrès rêvé par le poète philosophe, c’était l’art s’inspirant des traditions antiques et se renouvelant par l’inspiration moderne. Cette idée domine toutes les scènes dans lesquelles paraît Hélène et en particulier le troisième acte, le plus poétique de conception et d’accent, que remplit de son charme divin l’immortelle beauté.

La légende fournissait à Goethe la donnée étrange de ces noces magiques de Faust et d’Hélène. Faust, arrivé au dégoût des voluptés humaines, demande à l’enfer de lui donner ce plaisir suprême, la possession de cette Hélène dont l’antiquité avait fait presque une déesse, et que le fanatisme du moyen âge avait transformée en un démon, damnant, sous ce nom consacré, les prestiges et les fatalités