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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/400

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Voilà la leçon des rois. Voici maintenant celle des peuples. Elle n’est ni moins dure ni moins hautaine. Un char amène Plutus, que représente Faust, et un autre personnage symbolique, l’Amaigri, qui n’est autre que Méphistophélès. La foule s’ouvre devant le char enchanté. Sur un signe de Plutus, les dragons apportent un coffre où bouillonnent des trésors magiques. « Voyez, dit Plutus à la multitude qui l’entoure, voyez ! dans les vases d’airain l’or vermeil s’élève à flots. » Le flot monte, monte toujours, et avec lui croît la convoitise populaire. C’est à peine si Plutus, avec la baguette du héraut, peut en contenir l’ardeur. Pour garder le trésor intact, il fait jaillir le feu au visage des hommes avides qui se pressent autour du char. La foule recule épouvantée ; mais ce n’est pas l’affaire de Méphistophélès, qui ne se plaît que dans le tumulte et pour qui le désordre est une bonne aubaine. Le voyez-vous ranimant les convoitises qui s’éteignaient déjà, prenant une masse d’or amollie par le feu, la pressant, la roulant, la pétrissant entre ses doigts, donnant à cet or toutes les formes obscènes que lui suggère son art infâme, excitant ainsi les plus viles passions de la populace, dépravant ce peuple qui l’entoure par une double corruption, celle de l’or et celle de la luxure ! Et déjà tous les yeux brillent, tous les désirs s’enflamment. Bientôt la loi sera impuissante à contenir toutes ces forces déchaînées, cette fatalité d’une nouvelle espèce, la fatalité d’un peuple enivré par l’image des joies faciles que peut donner l’or maudit, l’or acquis sans travail. « La loi est forte, s’écrie Faust, témoin attristé de cette scène ; mais elle cédera devant la nécessité. » Le cercle magique qu’il a tracé avec le bout de sa baguette va être envahi. L’état n’est plus le maître ; la plèbe des convoitises mauvaises et des instincts bas va régner à son tour, furieuse et déchaînée, sur le monde qu’elle déshonore.

Tout cela n’est qu’une image encore ; mais bientôt les prophéties obscures qui s’offrent dans une série de symboles devant les yeux de l’empereur et de sa cour vont recevoir leur terrible accomplissement. Toute la théorie des révolutions, telle que la comprenait Goethe, se déroule devant nous dans le premier et dans le quatrième acte : l’orgie des richesses imaginaires que Méphistophélès répand dans le royaume sous une forme renouvelée du système de Law, et qui soulève tous les mauvais instincts ; l’empereur se reposant sur ce crédit fabuleux de tout travail, de tout devoir, ne pensant plus qu’à ses faciles jouissances, tandis que déjà l’empire lui échappe et que les mécontens, las de l’anarchie, couronnent un anti-césar ; le secours imprévu que lui apporte Faust avec les trois hardis compagnons formés de l’essence des forces de la nature ; la bataille livrée et gagnée ; l’empereur rétabli sur son trône, sans qu’on sache s’il saura le garder. Il ne tient qu’à nous de voir dans cette longue