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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/342

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tandis que la corde d’appel, signal line, liée autour du corps, filait le long de l’épaule droite. Ce tube et cette corde étaient tenus à l’extrémité supérieure par deux hommes qui étaient dès lors mes deux attendants, sans compter un troisième qui m’accompagnait en me frayant la route. L’échelle me parut bien longue, quoiqu’il y eût à peine huit ou dix pieds entre le bord du bateau et la mer ; mais le moment terrible est celui où l’on touche la surface des vagues : quoique l’océan fût calme ce jour-là comme un lac, je me sentis battu et soulevé, malgré mes poids de plomb, par le mouvement naturel des eaux roulant les unes sur les autres. Ce fut bien pis lorsque j’eus la tête sous les lames et que je les vis danser au-dessus du casque. Avais-je trop d’air dans l’appareil ou n’en avais-je point assez ? Il me serait bien difficile de le dire : le fait est que je suffoquais. En même temps je sentis comme une tempête dans mes oreilles, et mes deux tempes semblaient serrées dans les vis d’un étau. J’avais en vérité la plus grande envie de remonter, mais la honte fut plus forte que la peur, et je descendis lentement, trop lentement à mon gré, cet escalier de l’abîme qui me semblait bien ne devoir finir jamais : il n’y avait pourtant que trente ou trente-deux pieds d’eau dans cet endroit-là. A peine avais-je assez de présence d’esprit pour observer autour de moi les dégradations de la lumière : c’était une clarté douteuse et livide qui me parut beaucoup ressembler à celle du ciel de Londres par les brouillards de novembre. Je crus voir flotter çà et là quelques formes vivantes sans pouvoir dire exactement ce qu’elles étaient ; enfin, après quelques minutes qui me parurent un siècle d’efforts et de tourmens, je sentis mes pieds reposer sur une surface à peu près solide. Si je m’exprime ainsi, c’est que le fond de la mer lui-même n’est pas une base très rassurante, on se sent à chaque instant soulevé par la masse d’eau, et pour ne point être renversé je fus obligé de saisir l’échelle avec les mains. Il me manquait d’ailleurs un instrument essentiel : les plongeurs, pour assurer leur marche dans l’océan, se servent volontiers d’un levier, crow-bar, sur lequel ils s’appuient comme sur une canne ; mais n’étais-je point assez encombre déjà sans cette barre de fer, qui ne m’eût d’ailleurs été d’aucune utilité ? Mon intention n’était nullement de me promener, j’étais bien trop consterné par l’effrayait silence et la morne solitude de ces eaux où je me trouvais comme perdu. La lumière me parut d’ailleurs beaucoup plus vive qu’au milieu des vagues, et mes douleurs de tête cessèrent comme par enchantement. Voulant rapporter une preuve et un souvenir de mon excursion, je me baissai pour ramasser un caillou au fond de la mer. J’allais le mettre dans la poche de mon habit, quand je m’aperçus que je n’avais point de poche et qu’il me fallait le serrer dans ma ceinture. Ceci fait, je donnai le signal pour qu’on me hissât à la surface.