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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/336

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Aujourd’hui il est à la tête de dix à douze plongeurs dont il dirige les travaux. Après ces grands coups de vent qui désolent fréquemment les côtes de l’Angleterre durant la saison des tempêtes, il reçoit souvent par le télégraphe l’ordre d’envoyer ses hommes sur le théâtre d’un des naufrages. Ce sont de braves et vigoureux compagnons que je n’aurais point distingués à première vue des autres marins. Ils commencent d’ordinaire le métier à vingt ans, encore faut-il qu’ils soient d’une forte et saine constitution ; quelques-uns continuent ensuite leur état jusqu’à soixante ans et même au-delà [1]. L’abus des liqueurs spiritueuses leur serait fatal ; aussi se recommandent-ils en général par des habitudes sobres et réglées. Ces plongeurs travaillent généralement à tant pour cent (percentage) ou à la semaine, selon la nature de la cargaison submergée. Dans le premier cas, ils ont un droit fixé d’avance sur tout ce qu’ils trouvent ; dans le second, ils reçoivent 5 livres par semaine (125 fr.) pour eux-mêmes et pour l’homme qui les accompagne ; on leur paie en outre les frais de voyage. Ils restent trois ou quatre heures de suite sous les eaux tranquilles, puis ils remontent à la surface, où ils se reposent durant une heure pour renouveler leurs forces. Quelques-unes de ces entreprises de recouvrement sont des plus fructueuses : John Gann et ses plongeurs ont retiré 100,000 livres sterling (2,500,000 fr.) des ruines de Lady-Charlotte, un navire qui avait disparu au fond de la mer. Les divers de Whitstable travaillèrent aussi durant quelque temps sur les côtes de l’Irlande, dans un endroit où avait sombré un vaisseau espagnol et où ils découvrirent un amas de dollars. Ces dollars avaient été primitivement enfermés dans un baril, mais le bois s’était pourri au fond de la mer et les douves s’étaient dispersées ; il ne restait plus que les pièces d’argent dont l’ensemble avait néanmoins conservé la forme du tonneau. Avec cet argent, on a construit à Whitstable une rangée de maisons que j’ai vue et qui porte encore le nom de Dollar-Row.

John Gann voulut me conduire à son store-house (dépôt), afin de me montrer ses instrumens de plongeur. C’était une de ces cabanes peintes en noir que j’avais déjà remarquées sur la grève. Après avoir escaladé une charrette qui formait dans ce moment-là l’escalier extérieur de la porte d’entrée, nous nous trouvâmes dans une grande chambre en bois tout encombrée d’appareils dont John m’expliqua l’usage. Ce que je compris alors de plus clair fut la différence entre la cloche et le scaphandre. Dans le premier cas, le

  1. Je connais un plongeur qui a près de soixante-dix ans, et qui, jusqu’à ces derniers temps, a passé près d’un quart de sa vie sous les eaux. « Vous voyez, dit-il en riant, que le métier ne fait point mourir. »