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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/332

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tremblement de mer qui gêne considérablement les travaux. L’été, ils restent assez généralement sous l’eau de sept heures du matin jusqu’à midi, et d’une heure jusqu’à six heures du soir. Leur santé ne paraît guère altérée par ce long séjour dans l’atmosphère de la cloche. Le temps, assurent-ils, ne leur paraît pas long au fond de la mer, et ils y acquièrent un appétit formidable. Comme ils travaillent les pieds dans l’eau ou dans le sable humide, quelques-uns contractent pourtant certaines infirmités. Par raison d’hygiène, la plupart d’entre eux jugent à propos de prendre un verre de liqueur forte en revenant à la surface. La température au fond de la mer est à peu près la même durant toutes les saisons de l’année ; mais l’hiver, quand ils remontent tout échauffés par l’exercice des bras, ils trouvent l’air extérieur extrêmement froid. L’habitude les a depuis longtemps aguerris contre les maux de tête, qui n’attaquent que les novices, et contre les bourdonnemens d’oreilles. Aucun d’eux n’a rien perdu de la délicatesse de l’ouïe, et ils prétendent même que l’air condensé dans l’appareil est un excellent remède contre la surdité. Les ouvriers citent aussi l’exemple d’un phthisique qui fut entièrement guéri par l’exercice de la cloche à plongeur. Tout le temps qu’ils demeurent dans le bateau et même à terre, leurs habitudes ne diffèrent pas sensiblement de la vie des autres marins.

Quoique cette industrie ne soit point ancienne, elle a pourtant sa légende. C’est, comme les ouvriers l’appellent eux-mêmes, un conte de nourrice (nursery tale) qu’ils redisent le soir à leurs enfans. Jack (tel est le nom d’un plongeur qui vivait à la fin du dernier siècle) avait été occupé depuis quelques semaines à recueillir les débris d’un naufrage, quand un jour il vit apparaître à l’une des fenêtres de la cloche une figure pâle avec de longs cheveux entremêlés d’algues marines. Il avait bien entendu parler de la beauté des sirènes (mermaids), qui sont, comme tout le monde le sait, les plus ravissantes des femmes ; mais Jack n’aurait jamais cru qu’il pût exister de créature aussi parfaite. D’une voix plus douce que le gazouillement des vagues sous une fraîche brise, elle lui dit : « Je suis un des esprits de la mer : à cause de ton bon naturel, je t’ai distingué d’entre tes autres compagnons et je te protégerai, mais à une condition, c’est que tu sauras me reconnaître sous toutes les formes dans lesquelles il me plaira de m’envelopper. » La vision disparut, et Jack demeura fort surpris, avec une grande joie au fond du cœur. A partir de ce moment, tout lui réussit : où les autres plongeurs ramassaient un écu, il en trouvait trois. Se souvenant de ce que lui avait dit la sirène, il eut grand soin de traiter en ami tous les habitans de la mer. Au moment où la cloche descendait dans l’eau