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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/319

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l’intérieur de la cloche [1] ; nous étions en ce moment à demi submergés. Ce qu’il y a de vraiment beau dans cette invention est de sentir l’eau fuir sous les pieds avec une sorte de respect. Grâce à un appareil si simple, l’homme fait le vide devant sa volonté au sein de l’élément liquide. Il dit à l’onde : Va-t’en, et elle se retire. Est-il en effet nécessaire de rappeler que la cloche est toute grande ouverte à l’extrémité inférieure, et que c’est la seule force de l’air qui refoule la masse des vagues ? La lumière qui descend à travers les vitres de cette chambre est assez vive pour éclairer tous les objets ; à mesure pourtant qu’on s’enfonce sous l’eau, elle prend une teinte glauque et fantastique. Je me sentais glisser dans une atmosphère toute nouvelle pour moi, et qui avait les couleurs du rêve. Notre lourde machine avait absolument disparu dans la cavité du réservoir. Me croyant déjà tout au fond de la mer, j’attendais que quelque poisson vînt nous regarder par la fenêtre ; mais je ne découvris la trace d’aucun être vivant. Toutes mes impressions de voyage dans ce liquide calme et d’apparence huileuse se bornèrent à quelques singuliers effets d’acoustique. Mes compagnons cherchaient à causer ; seulement, par suite de la compression de l’air, leurs voix n’arrivaient qu’avec peine jusqu’à mon oreille ; je ne m’entendais presque pas moi-même. La cloche remonta, comme elle était descendue, avec une lenteur solennelle. Par cette expérience, j’avais voulu faire l’essai de mes forces, mais je me disais intérieurement que l’étang de l’institution polytechnique n’est point la mer, et je me promettais bien de recommencer sur un autre théâtre.

Il y a deux ans, je me trouvais à Plymouth, quand j’appris que quatre ou cinq cloches à plongeur fonctionnaient tous les jours dans les eaux du sound (détroit), tout près du brise-lame, où quelques ouvriers sous-marins continuaient cet ouvrage de titans. L’occasion était belle pour faire connaissance avec le lit de la mer, et je pris des arrangemens en conséquence. Le lendemain matin, je me rendis vers le vieux port, où l’on déchargeait des poissons sur le quai, et je frétai une barque. Le nautonnier était un enfant de la ville, mais qui avait trempé sa rame dans plus d’une eau salée. Il me dit avoir exercé pendant quelques années le même métier en Italie, et me sembla tout d’abord un homme de grande expérience. Je lui confiai mon projet, dont il ne jugea point l’exécution impossible. Ce vieux marin était en même temps un infatigable cicérone. Chemin faisant, il me fît remarquer sur une hauteur abrupte et dénudée une tour ronde qu’il disait avoir été élevée par Cromwell, la

  1. Ce phénomène bien connu agit d’une manière très différente selon la nature des personnes. Il y en a qui se plaignent d’un grand malaise, comme si leur tête était enfermée et serrée dans un cercle de fer.