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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/310

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administratif de plus, une bureaucratie nouvelle, élective, ajoutée à l’autre bureaucratie ? On a commencé par voter des appointemens. Il y a telle province, à Samara, où l’entretien des comités coûte 100,000 roubles ; à Saint-Pétersbourg, il coûte 71,000 roubles sur 74,000, dont dispose annuellement l’assemblée. « C’est une bonne occasion, s’écriait M. Katkof avec une amertume ironique, c’est une bonne occasion que trouve l’honorable noblesse russe d’améliorer ses finances délabrées ! Il est vraiment réjouissant de penser que lorsque tout le pays va être couvert d’assemblées de gouvernemens et de districts, de comités permanens de toute sorte, nos provinces, dans l’attente de ponts et de meilleurs chemins, auront à supporter un nouvel impôt de 4 millions de roubles et peut-être même plus ! » Mais ce n’est pas là encore le point le plus important. Ce qu’il y a de vraiment original et sans doute de calculé dans les institutions nouvelles, c’est la manière de distribuer et de grouper les électeurs. Il y a trois catégories, trois groupes d’électeurs votant séparément pour la formation de la même assemblée : les propriétaires fonciers, sans distinction de caste, possédant à titre personnel, — la population urbaine et les communes. La commune russe, on le sait, est un être collectif, possédant en commun, purement agricole ou populaire et ayant son droit de représentation. Or voici le côté réellement curieux et caractéristique. — Il se peut qu’un paysan ait le droit de double et même de triple suffrage, qu’il vote comme membre de la commune, comme propriétaire foncier à titre personnel, et même comme propriétaire urbain. Chose plus bizarre encore, toute distinction de classe est abolie dans l’exercice du droit électoral, les paysans seuls sont constitués en classe privilégiée, par cela même que seuls ils votent à la commune et nomment leurs députés, dont le nombre est égal, si ce n’est supérieur, à celui des députés des propriétaires fonciers. Il en résulte qu’une prépondérance véritable est assurée à la classe rurale, et c’est ce que montrait avec âpreté M. Katkof lorsqu’il disait : « Laissons de côté les bucoliques et regardons en face la réalité… Dès que les meneurs des paysans comprendront l’avantage de la situation faite à cette classe, ils ne manqueront pas d’en profiter ; l’instruction publique va dépendre d’hommes illettrés, la santé publique d’hommes haïssant l’hôpital, les médecins, et croyant uniquement aux sorciers. En un mot, toutes les affaires importantes des gouvernemens et des districts seront entre les mains d’hommes ignorans et de leurs meneurs… »

On n’en est point encore à ces conséquences extrêmes. Il ne s’est formé une majorité de paysans que dans certaines provinces. En général, la noblesse, quoique très froide pour les assemblées, a gardé un certain ascendant ; mais il est facile de voir où va le courant.