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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/290

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qui poursuit le démembrement de la Russie. Que de jeunes Arméniens soient surpris dans les écoles ayant des chansons patriotiques de leur pays, le rédacteur de la Gazette de Moscou est aussitôt en campagne, il trouve des correspondans qui entrent dans sa pensée, et il découvre… quoi donc ? chose pleine de mystères : que Napoléon III est fort populaire dans les contrées arméniennes, que les habitans donnent volontiers le nom de Napoléon à leurs enfans ! Et voilà le fantôme d’une jeune Arménie qui se lève après le fantôme d’une jeune Géorgie ! Le côté le plus curieux et peut-être aussi le plus grave, le plus dangereux de ces polémiques, c’est la guerre que M. Katkof en est venu à ouvrir contre les provinces baltiques, — Courlande, Livonie, Esthonie, — en attendant que la Finlande elle-même soit serrée de plus près ; polémique dangereuse, dis-je : les Allemands en effet jouent depuis longtemps un assez grand rôle en Russie, et les provinces baltiques n’ont pas montré un esprit bien subversif, tout en tenant d’ailleurs à une certaine autonomie. C’est encore trop, M. Katkof s’est mis à réclamer avec acrimonie la russification des provinces baltiques, l’introduction de la langue et des lois russes, et s’est constitué le protecteur de la population lette opprimée par les Allemands, menacée d’une germanisation complète. Une question nouvelle est née dans l’empire, la question lette ! Bref, M. Katkof a fini par ne pas échapper au ridicule, et un journal satirique de Pétersbourg, la Iskra (l’Étincelle), le parodiait récemment dans une caricature où il était représenté sous la forme d’un monstre moitié homme, moitié oiseau, la tête ornée d’une toque écossaise, et étudiant au jardin zoologique de Moscou la vie intime d’un couple de tourtereaux, — pour voir s’il ne découvrirait pas chez eux des tendances séparatistes ! Mais le ridicule ne tue pas en Russie, pas plus qu’ailleurs peut-être, et le rédacteur de la Gazette de Moscou a résisté à de bien autres assauts. Ainsi une profonde crise intérieure compliquée, à une heure donnée, d’une surexcitation d’orgueil national, une insurrection d’indépendance s’élevant comme une menace, une démonstration de l’Europe acceptée comme un défi, un homme soufflant à propos le feu de sa passion et de son esprit sur tous ces élémens, c’est là ce qui a suscité et formé ce parti étroit, exclusif, qui a cru donner à la Russie un idéal nouveau, et qui n’est en définitive qu’un violent déchaînement d’opinion transformé en système.


II

Tel qu’il est, ce déchaînement organisé a eu déjà des conséquences frappantes qui ne sont peut-être elles-mêmes que le point