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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/289

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Spagna ! » Le rédacteur de la Gazette de Moscou s’est tenu pour averti par ce vaillant champion de l’orthodoxie et n’a plus laissé reparaître la liberté de conscience dans son programme. Joignez à ce système les entraînemens d’une nature irritable et soupçonneuse : M. Katkof en vient tout simplement à chercher et à voir partout une conspiration universelle, une immense intrigue contre l’unité et la grandeur de la Russie, l’œuvre du grand ennemi, le séparatisme.

Les incendies ont été particulièrement pour lui un inépuisable thème. Était-ce donc là un fléau exceptionnel et inconnu ? C’est au contraire un fait presque national en Russie, tant il est de toutes les époques. Il est vrai que les incendies ont pris dans les dernières années d’étranges proportions ; ils se sont répandus comme une traînée sinistre de la Lithuanie à Simbirsk, à Orenbourg et tout le long du Volga, dans les provinces occidentales et dans les hameaux les plus reculés du gouvernement de Vologda. En 1864, il y a eu plus de treize mille incendies ; le chiffre a certainement augmenté en 1865 ; depuis vingt ans enfin, il y a une progression effrayante et presque régulière. A quoi tient cet accroissement singulier ? Vraisemblablement à une multitude de circonstances : à l’excitation des esprits, à l’émancipation des paysans, qui a jeté dans une liberté précaire toute cette classe de serfs, — dvorovie, — dits serfs de domesticité personnelle ; il s’explique par les mêmes causes qui font que l’ivrognerie s’est développée avec une sorte de fureur, que dans la seule province de Tver le nombre des débits d’eau-de-vie a sextuplé en deux ans et la mortalité pour abus de liqueurs alcooliques s’est accrue de 82 pour 100 ; il tient à la nature des constructions, qui sont presque toutes en bois, à l’incurie passablement fataliste des habitans, sans doute aussi à des spéculations audacieuses sur les assurances, peut-être enfin, si l’on veut, dans des cas isolés, à des passions d’un ordre un peu plus politique. Ce qui est certain, c’est que depuis 1862 des enquêtes sont ouvertes, et qu’on n’a pu trouver rien de précis. N’importe, M. Katkof sait tout, il a vu aussitôt et il voit chaque jour encore dans les incendies le résultat d’une vaste et mystérieuse organisation s’étendant partout, jusqu’aux Cosaques du Don, ayant son centre à Londres, à Paris ou à Genève, embrassant dans une même œuvre de destruction M. Hertzen et ses « vauriens, » les émigrés polonais, cela va sans dire, qui sait ? peut-être même le comité franco-polonais créé à Paris, et où figuraient des incendiaires comme le duc d’Harcourt et M. Saint-Marc Girardin !

Que d’un autre côté une émeute éclate à Tiflis, comme on l’a vu en 1865, à la suite de l’établissement d’une taxe nouvelle, cela ne peut être évidemment qu’une machination de la grande intrigue