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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/286

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gardé, avec des connaissances classiques assez étendues, une aptitude véritable à manier les problèmes philosophiques, à tout transformer en système, même les passions les plus violentes. Ce n’est que vers 1862 qu’il a commencé à prendre une importance réelle. Jusque-là il avait été successivement professeur de philosophie avant la suppression des chaires par l’empereur Nicolas, rédacteur de la Gazette de Moscou une première fois, puis, au commencement du règne d’Alexandre II, fondateur d’un recueil périodique, le Messager russe, qui avait plus de notoriété que de popularité. Dans ce premier essor de la presse russe, M. Katkof s’était révélé comme un vigoureux dialecticien, comme un habile interprète des idées et des institutions de l’Occident, particulièrement des théories anglaises, car c’est par cette porte du libéralisme occidental et surtout anglais qu’il entrait dans la politique. Malgré, ce libéralisme de doctrines et le talent évident de l’écrivain, M. Katkof était isolé, persiflé pour son anglomanie, harcelé sans cesse par le Contemporain, cet autre recueil aux libres et vives allures, aux tendances toutes socialistes. Ce fut une inspiration hardie qui le fit monter tout à coup au rang où il aspirait, et ce furent les incendies de cette époque qui lui offrirent l’occasion d’une initiative foudroyante. Avec une merveilleuse sagacité d’instinct, il sentit l’ébranlement qui se faisait autour de lui à la lueur des incendies de Pétersbourg et des provinces, et d’une main redoutable de polémiste il frappait un grand coup, non plus sur les incendiaires, qu’il traitait comme de misérables instrumens, mais sur tous les révolutionnaires sans distinction, sur M. Hertzen, l’influence dominante du moment. C’était une criante injustice ; — c’était aussi, dans un pays comme la Russie, un acte de courage qui eut un long et immense retentissement. D’un seul coup, tous les esprits flottans ou peureux se sentaient attirés vers ce vigoureux jouteur, le gouvernement se réjouissait de trouver un auxiliaire inattendu, d’autant plus efficace qu’il se présentait en volontaire, et M. Katkof devenait un personnage, l’organe d’une situation. C’est alors ou peu après qu’il reprenait la Gazette de Moscou pour en faire une puissance, le moniteur irrité d’une campagne qui dure encore.

La force de M. Katkof à un moment donné a été de savoir ce qu’il voulait, de payer d’audace, d’arriver tout prêt, tout armé, tout excité par la lutte et par un commencement de victoire, à cette insurrection polonaise qui offrait à ses facultés comme à ses passions une grande et douloureuse proie. Ce jour-là il avait trouvé son terrain et son but. Lorsque le gouvernement en était encore à balbutier des explications banales sur le recrutement, dont il reconnaissait l’illégalité, sur le caractère révolutionnaire de l’insurrection,