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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/255

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rapprochement : les orateurs de la chambre prussienne, avec l’ampleur didactique de leur langage, l’abondance de leur argumentation et la noble opiniâtreté de leur résistance, ressemblent à ces vieux parlementaires anglais contre lesquels vint se briser le despotisme des Stuarts. La fermeté patiente des libéraux par lesquels le peuple prussien s’honore d’être représenté aura infailliblement raison des incartades de M. de Bismark. Là comme partout la lutte entre l’esprit libéral et les capricieuses bravades de l’esprit dictatorial ne peut se terminer que par le triomphe de la liberté. Ainsi le veulent la logique, la force des choses, la marche du temps. Que faut-il pour que tombe en poussière l’édifice artificiel et fragile élevé par M. de Bismark ? Le plus léger déplacement de l’axe politique de l’Europe, le plus simple accident. Est-il possible que les destinées de peuples intelligens et honnêtes soient livrées avec une telle insouciance à de tels hasards ?

La session continue à être triste en Angleterre. Les débats sur le système à employer pour combattre la maladie des bêtes à cornes ont montré qu’en Angleterre le sens pratique administratif réside bien plus dans la chambre des communes que dans un ministère. Les fenians irlandais ont aussi donné lieu à une nouvelle panique. Le cabinet a demandé au parlement de supprimer l’habeas corpus en Irlande pendant six mois. Sans doute cette étrange conspiration et cette persévérance acharnée des fenians ne menacent point le royaume-uni d’un grave danger ; mais elles mettent à nu une infirmité encore persistante de l’Angleterre de nos jours. On peut parler de cette infirmité sans offense contre les hommes politiques de la génération présente, car ils ne sont pour rien dans les maux que révèlent les mouvemens de l’Irlande. Les hommes d’état anglais de notre temps ont eu l’intention d’être justes pour l’Irlande et se sont montrés vraiment libéraux envers elle : l’Irlande a été admise à toutes les libertés dont jouit l’Angleterre ; mais les deux races sont soumises à un étrange héritage de haines et à une mystérieuse réversibilité des fautes. Une circonstance curieuse, c’est que l’inimitié nationale de l’Irlande contre l’Angleterre, qui disparaît dans les classes éclairées et aisées, où devrait s’être conservé plus vivement le souvenir des injustices de la conquête britannique, se perpétue au contraire comme un instinct toujours vivace au cœur du peuple. C’est du peuple que sortent les fenians, d’un peuple bien vindicatif, puisque ses représentans, même après avoir changé de patrie, se servent de l’aisance qu’ils acquièrent en Amérique pour organiser une vengeance préméditée contre ceux qu’ils détestent encore comme les oppresseurs de leur race. On comprenait l’exode des Irlandais, on comprenait qu’ils allassent chercher un travail plus rémunérateur, une vie plus facile en Amérique, en Australie ; mais on n’eût pas pressenti que, fixés dans ces contrées lointaines, ils. y conserveraient un esprit d’organisation nationale, et se retourneraient comme des ennemis inquiétans, sinon redoutables, contre ceux qu’ils regardent comme les injustes dominateurs de leur patrie, que leurs corps seuls ont quittée et dont leur âme n’est jamais