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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/196

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comprendre le sentiment qu’il a de sa naissance et de sa valeur personnelle. Simple dans ses mœurs, exclusivement occupé des intérêts de la chose publique, dédaigneux de la fortune et de l’éclat qu’elle ajoute à l’existence, menant lui-même une vie relativement très modeste, il ne paraît faire cas du pouvoir que comme d’un moyen pour réaliser les projets qu’enfantent ses passions libérales et patriotiques ; sinon, il pourrait bien être le premier à renverser le ministère dont il serait le chef, étant bien convaincu que, hors du pouvoir comme au pouvoir, rien ne saurait l’empêcher d’être l’un des plus illustres rejetons de l’illustre maison de Bedford et l’un des principaux auteurs, sinon le principal, de ces glorieuses réformes qui ont été la source de si grands bienfaits pour son pays. A l’occasion, il eût répondu comme Pitt enfant à son frère aîné, qui lui disait dans un accès de vanité enfantine : « Tu ne seras jamais le comte de Chatham. — Et toi, tu ne seras jamais William Pitt ! » Il est même à croire que s’il n’eût cédé à des obsessions de famille, il ne serait jamais devenu le comte Russell, et qu’il serait volontiers resté le très honorable John Russell, dit par courtoisie lord John Russell, membre jusqu’à la fin de la chambre des communes, comme Pitt, comme Robert Peel, comme lord Palmerston.

Mais, à la différence de lord Palmerston, cette personnalité qui ne sait pas se prêter aux concessions est très peu populaire. On respecte l’homme, on sait qu’il a rendu de grands services ; néanmoins à son défaut de souplesse on ne se sent point porté à répondre par des excès de condescendance, et on vient de lui en donner une preuve qui a dû le toucher. Tandis que les électeurs de Chester envoyaient à la chambre des communes le jeune fils du populaire M. Gladstone, les électeurs de la ville libérale de Leeds refusaient leurs suffrages au fils du comte Russell, à lord Amberley, qui se présentait cependant à eux comme l’un des champions les plus décidés de la réforme. C’est l’avenir seul qui achèvera de payer à la mémoire du comte Russell les dettes de reconnaissance de ses contemporains. Quand ils étudieront l’histoire de nos jours, ceux qui viendront après nous auront quelque peine à se rendre compte de la différence de fortune que lord Palmerston et le comte Russell ont rencontrée dans la politique de leur temps. Les mérites de l’un survivront dans de nobles monumens, les qualités de l’autre seront peut-être oubliées. Nos successeurs éprouveront une difficulté extrême à s’expliquer la puissance que valurent à lord Palmerston et les grâces qu’il savait déployer dans tous ses rapports avec les individus, et le merveilleux instinct avec lequel il pressentait le vent qui soufflerait le lendemain pour orienter sa barque. Dans cet homme qui tour à tour servit tous les partis victorieux parce qu’il