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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/157

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à la société et à l’union des citoyens. En aucune autre occasion, les diverses classes ne se mêlent comme alors ; jamais les réunions de tout genre ne sont aussi nombreuses, jamais les villes ne sont pavoisées comme dans ces jours d’expansion nationale, jamais on ne se voit et on ne se reçoit plus souvent, jamais on ne fait plus de frais de sociabilité. C’est la vraie fête de l’Angleterre, ce sont bien là les jours où les Anglais ont le droit d’appeler leur pays, the merry and free England, quoique jadis la fête ait plus d’une fois dégénéré en saturnale. Les Anglais sont des hommes comme les autres et tout aussi richement pourvus des humaines faiblesses, mais ils sont élevés à une école meilleure que celle où se forment les mœurs politiques de beaucoup d’autres nations. C’est surtout en fait d’élections que la chose est apparente, et pour en bien juger ce n’est pas tant aux détails de la législation qu’il convient d’attacher son attention qu’à l’ensemble de l’organisation politique et administrative. Bien d’autres pays peuvent se vanter de lois électorales, de décrets, d’ordonnances ou de règlemens qui, pour la prévoyance, la sévérité et la loyauté du législateur, ne le cèdent en rien aux lois anglaises ; mais dans la pratique combien qui ne peuvent faire d’élections sans qu’il en résulte un déluge de protestations, et, ce qui est pire encore, une source abondante de mécontentement contre le gouvernement et de division entre les citoyens !

Il n’y a pas qu’une raison de ce contraste ; mais il en est une plus puissante que toutes les autres, c’est que l’Angleterre ne connaît pas la centralisation, mécanisme admirable dans certaines éventualités de la vie des peuples, mais aussi mécanisme constitué physiquement et moralement pour combattre et pour détruire toutes les forces individuelles et toutes les libertés des citoyens. La conséquence fatale de la centralisation, par quelques mains qu’elle soit exercée, c’est de remettre toujours en temps d’élections la sécurité du gouvernement en question, parce que du résultat dépend aussi la sécurité de l’innombrable armée de fonctionnaires qu’il traîne à sa suite, qui malgré lui-même dirigent son action, et qui, à moins d’être des anges, ne savent pas employer la puissance publique dont ils disposent autrement que pour les nécessités de leurs positions personnelles. Sous un gouvernement centralisé, les pouvoirs du jour, à quelque nuance, à quelque parti qu’ils appartiennent, lutteront toujours contre tout le monde avec l’énormité des ressources que l’organisation politique et administrative a mises dans leurs mains. C’est un jeu où ils se présentent avec des dés pipés non point par eux, mais par les institutions elles-mêmes. Aussi celui qui n’est pas d’accord, avec eux, ils l’accablent sous l’ensemble de la puissance publique, ils le mettent dans une telle situation morale que bien souvent il finit par se persuader qu’il vit sous un régime