Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/148

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


pression romaine [1], est en partie restée sauve sous la domination arabe, durant laquelle aussi elle eut de glorieuses annales. Le nord de l’Afrique a été le théâtre de deux invasions arabes qu’il ne faut confondre ni comme date ni comme caractère ; La première, du VIIe siècle, avait pour but une occupation purement militaire et devait finir par s’éteindre ; la seconde, du XIe siècle, fut un flot de peuplades arabes nomades avec femmes, enfans, familles. De cette époque seule datent nos tribus arabes encore existantes. — Au début, l’idée de s’aventurer vers le pays des Berbères répugnait fort aux khalifes arabes de Syrie. « Le Maghreb [2] est pour moi le lointain perfide, disait à ses lieutenans le kalife Omar en 643. Tant que mes yeux porteront des larmes, je vous défends d’en approcher. » Son successeur Othman fut plus osé : sur son ordre, les espaces inconnus sont franchis ; à la voix de Zobéir, les Arabes frappent d’un coup fatal la puissance byzantine-africaine, que devait achever le fameux Ocbah, celui-là même qui, avec une partie de ses fidèles, arriva triomphant jusqu’à l’Atlantique, et, poussant son cheval dans l’océan, s’écria : « O Seigneur, Dieu de Mahomet, si je n’étais retenu par ces flots, j’irais jusqu’au royaume où le soleil se couche porter la gloire de ton nom ! » Quoi d’étonnant que devant la fanatique ardeur de ces Arabes qui, maîtres des pays les plus riches, dédaignaient le repos pour courir à d’incessantes luttes, les Berbères aient d’abord faibli ? Cependant que de combats sanglans contre Ocbah ! Que de fois ils lui barrèrent le chemin en nombre si grand que « Dieu seul, dit la tradition, les pouvait compter ! » Et s’ils ont laissé Ocbah atteindre l’océan, ils ne l’en ont pas laissé revenir : d’Ocbah et des siens, personne n’échappa dans une dernière rencontre. Les Berbères se trouvaient vengés, les Arabes se croyaient martyrs. « C’était alors, dit Ibn-Khaldoun [3], c’était un puissant peuple que les Berbères, un vrai grand peuple, comme jadis les Grecs et les Romains. Noblesse de cœur, bravoure et promptitude à défendre leurs amis, fidélité aux traités et aux promesses, haine des oppresseurs, voilà pour les Berbères une foule de titres à une haute illustration, titres hérités de leurs pères et qui, s’ils étaient écrits, auraient pu servir d’exemple aux nations à venir. » Malheureusement on n’a que trop ignoré leur histoire et mis leurs exploits au compte des Arabes. On oublie le grand nom kabyle de la prophétesse Kahena, reine de l’Aurès, qui, à la fin du VIIe siècle, dictait ses lois depuis Tripoli jusqu’à Tanger ;

  1. Voyez la Revue du 15 décembre 1865.
  2. Le mot Maghreb, qui signifie « le couchant, » représente dans les auteurs arabes les états barbaresques.
  3. Voyez Ibn-Khaldoun, trad. de l’arabe par M. le baron de Slane, t. Ier.