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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/138

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dernier jour les plus fidèles, malgré les sinistres prophéties de leur vénéré marabout Ben-Kfif, qui vivait au temps de Yahia-Agha et leur répétait souvent : « Bientôt, bientôt vos yeux se fatigueront en vain à chercher un lambeau de vêtement turc, la dernière trace en aura disparu. Et vous, nobles guerriers, vous ferez la corvée pour les gens du Djurdjura, et dans ce bordj où vous régnez viendront les femmes kabyles traire les vaches de la montagne. » Chaque Abidi recevait, autour du bordj, la propriété de toute la terre qu’il pouvait défendre ; il percevait sur la caisse du beylick turc une solde mensuelle de 1 franc 85 cent, payable à toute la population mâle, sans distinction d’âge. L’Abidi cavalier touchait une solde double de celle du fantassin ; le beylick lui donnait ses armes, son premier cheval tout harnaché, et remplaçait le cheval tué en guerre ; des droits à un secours en temps de disette et la liberté de louer sa terre aux Kabyles riverains complétaient pour chaque zmalah d’Abids les privilèges qui assuraient son dévouement.

Toutefois la route de Constantine, précieuse artère des contributions venant de l’est, ne semblait point encore avec ces colonies militaires suffisamment garantie. Une tribu mi-kabyle, mi-arabe, celle des Nezliouas, se présentait comme un pont dont il importait d’être maître pour communiquer entre Alger, Boghni et Bordj-Hamza, car les Flissas ne coupaient que trop souvent l’autre débouché qui, par le marché des Issers, conduit aussi dans la plaine de la Metidja. Le fort de Boghni n’eût-il même pas existé, que les Nezliouas, intercalés entre le pays insoumis et la grande ligne d’Alger à Constantine, occupaient une position de flanc des plus menaçantes. Cela leur valut toutes les avances des Turcs depuis Bey-Mohammed jusqu’à Yahia-Agha, et chaque fois qu’ils le voulurent, ils furent acceptés comme tribu makhzen exemptée d’impôts en retour d’un contingent qu’ils devaient fournir au caïd de Boghni sur sa demande. Veut-on connaître cependant le makhzen type des Turcs en Kabylie, il faut jeter les yeux sur la tribu des Ameraouas, qui surveillait la vallée du Sébaou, dangereuse par excellence, et traçait comme une barrière entre les confédérations indépendantes des deux rives.

Les Ameraouas ne sont pas une population kabyle trouvée sur place ; c’est une tribu hétérogène formée de la main des Turcs avec des Arabes et des Kabyles, des Arabes amenés de loin, même de l’ouest, et des Kabyles appartenant aux confédérations riveraines du Sébaou. Le gouvernement turc aurait voulu s’adresser aux Kabyles surtout comme à des auxiliaires connaissant le pays et les hommes, les coutumes et le langage ; mais, de tribu purement kabyle qui consentît à devenir makhzen, il n’en trouvait pas ; pour en créer une, sait-on ce qu’il fit ? Autour de