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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/137

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armée fut peu nombreuse, c’est surtout que les pachas trouvaient coûteux et inquiétant pour eux-mêmes de la grossir. Elle était loin de leur suffire cependant comme moyen de domination sur le pays ; au petit nombre de soldats turcs ils suppléèrent alors par des colonies militaires qui, en Kabylie, eurent pour triple objet de garantir les communications vers Constantine, de fractionner le plus possible les grandes ligues ou confédérations kabyles, de fournir aux garnisons des bordj, autour desquels elles gravitaient, des auxiliaires précieux.

La première de ces colonies qu’on rencontrât aux abords du pays kabyle était la colonie de kourouglis fondée en 1638 près de l’Isser, et composant la tribu des Zouathnas, qui mettait sur pied environ 2,000 soldats, inscrits sur les contrôles de l’armée. Tout enfant mâle de quinze à seize ans, réputé en âge de porter les armes, devenait jeune soldat, tchaker, et touchait une première solde de 1 fr. 50 c. pour deux mois. C’était bien peu ; mais de ce jour il prenait rang, et au bout de deux ans ou moins s’il y avait service extraordinaire, il pouvait atteindre le maximum de solde de 33 fr. pour deux mois, accordé aux saksani ou premiers soldats. L’escouade, forte de seize hommes et commandée par l’oudabacki, formait l’unité d’organisation et de combat. Un contingent annuel de la tribu se rendait à Alger pour se mettre aux ordres du gouvernement ; la partie sédentaire restait toujours prête à marcher, et les Zouathnas prirent ainsi part à toutes les expéditions dirigées contre la Grande-Kabylie. Ce n’est que dans leurs foyers qu’ils touchaient la solde en argent ; une fois mobilisés, ils recevaient les vivres en nature ; les vêtemens étaient toujours à leur charge. Quant à l’armement, on le fournissait aux plus pauvres ; le kourougli pourtant se faisait un point d’honneur d’avoir de belles armes et de les payer de sa propre bourse [1]. Trois autres cantons militaires, tous trois peuplés d’Arabes, ceux de Chaab-el-Hemmour, des Harchaoua et des Ouled-Bellil, se suivaient entre Bordj-Menaïel sur l’Isser et Bordj-Hamza sur l’Oued-Sahel, enserrant à l’ouest et au sud le massif djurdjurien ; mais la colonie sur laquelle les Turcs comptaient le plus et qu’ils ont favorisée par-dessus toute autre, c’est celle des Abids, nègres affranchis amenés de la Metidja pour former trois zmalahs ou zmouls en Kabylie : la zmala d’Akbou contre le versant sud des Flissas, les Abid-Chemlal en avant de Tizi-Ouzou, les Abids de Boghni autour de Bordj-Boghni. Ces derniers, forts de trois cents hommes environ, étaient destinés à isoler les unes des autres les redoutables confédérations des Guechtoulas, Flissas et Zouaouas ; ils avaient le poste le plus sérieux ; ils y sont restés, il faut le dire, jusqu’au

  1. Ces renseignemens émanent d’un kourougli même des Zouathnas.