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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/132

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montagnes, envoient un marabout pour négocier. Ils avancent eux-mêmes jusqu’à certaine hauteur : le marabout arrive au camp, fait et conteste les propositions, après lesquelles il va sur une hauteur et crie de toutes ses forces : « Les Turcs demandent tant ! » Pendant qu’il crie, les Kabayles sont couchés l’oreille contre terre. Après avoir crié, il se couche et prête l’oreille de même pour entendre la réponse. Ainsi se font les pourparlers. Après l’accommodement, il va chercher l’argent convenu, et le camp se retire. » Lorsqu’en septembre 1785 le botaniste Desfontaines se rendit par terre d’Alger à Constantine, à son tour il constata que les Kabyles djurdjuriens n’étaient aucunement sujets des Turcs. Non-seulement les soldats de l’odjack ne traversaient pas le massif du Djurdjura, mais même les Turcs isolés, allant d’Aumale à Bougie ou remontant le Sébaou, devaient être sans armes et protégés par l’anaïa.

Omar-Agha et Yahia-Agha, voilà les deux noms turcs du XIXe siècle qui marquent dans la tradition kabyle, et, à vrai dire, ce n’est même plus de la tradition, car bien des Kabyles qui vivent encore les ont vus et ont eu affaire à eux. Omar-Agha apparaît le premier, comme un homme de guerre actif et vigoureux, toujours par monts et par vaux, occupé à réprimer des mouvemens dans l’ouest et dans l’est. Une grande levée de boucliers de la Petite-Kabylie à la voix du chérif Mohammed-bel-Harche, révolte qui dura trois ans (de 1804 à 1807) et coûta la vie à un bey de Constantine et à la moitié de son armée, ne pouvait manquer d’être contagieuse pour les montagnards de la Grande-Kabylie. La défaite et la mort de Bel-Harche ne devaient même pas suffire à les calmer, car les Flissas, les Beni-Khalfoun et aussi les Nezliouas, quoique favorisés des Turcs, tombent en 1807 sur le camp du bey de Constantine, qu’ils pillent sans merci au bord de l’Isser. Omar-Agha s’avance alors, projetant de terribles représailles. Les Beni-Khalfoun sont les plus voisins de l’Isser ; il pénètre dans leurs villages, les saccage, les brûle et frappe la tribu d’une contribution de guerre considérable. Les Nezliouas veulent parlementer : il mande dans son camp les trente personnages les plus influens de la tribu ; ceux-ci viennent, l’agha les fait assassiner. Restaient les Flissas à réduire ; mais, pour avoir trop présumé de ses forces et s’être engagé témérairement dans leur montagne, Omar y débuta par un sanglant échec près de la zaouïa de Timezeret, dont le nom est demeuré célèbre dans les annales de la confédération. Chassé de la montagne, il en fit le tour, plein de rage, détruisant les moissons, coupant les arbres, traînant à sa suite une artillerie inutile. « Laisse donc tes canons et monte si tu peux, » lui criaient les Flissas du haut de leurs retranchemens, et la fureur d’Omar redoublait, et il descendait de cheval pour donner lui-même l’exemple de la dévastation.