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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/121

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dans un défilé des Flissas, ils ouïrent derrière eux le menaçant cri de guerre des Kabyles. A la droite et à la gauche des Ottomans, ce n’étaient que rocs escarpés, en avant et en arrière l’ennemi : — pas un d’eux n’échappa. Le chemin d’Alger se trouvait ouvert ; Bougtouch y entre sans coup férir, pendant que Khaïr-ed-Din en fuite sur Djidjelly, premier berceau de sa puissance, allait y attendre un retour de fortune.

« Aie foi dans l’Éternel, reprends ton œuvre, marche sur Alger, » ce sont les paroles que Khaïr-ed-Din, exilé depuis un an, entendit en songe sortir de la bouche même du prophète, et aussitôt, plein de confiance, il se refait des partisans dévoués, rassemble des troupes, et s’engage hardiment avec elles dans les montagnes kabyles, à l’ouest de Bougie. La tribu actuelle des Aït-Roubri garde encore comme un vague souvenir des sanglans efforts de ses devanciers pour barrer le passage au corsaire ; celui-ci d’ailleurs ne prétendait point prendre pied dans la montagne : il voulait suivre sa route la plus courte vers Alger, et il réussit en effet à se frayer un chemin jusqu’à la vallée du Sébaou. Là, une surprise heureuse, dont quelques centaines de Flissas furent victimes, avait encore accru la confiance des Turcs envahisseurs, quand le grand chef kabyle vint en personne prendre position en face d’eux. Appuyé au relief des Maatkas, Ben-el-Kadi fortifie son camp par de larges fossés, et commence la guerre si chère aux Kabyles, cette guerre d’escarmouches harcelante, décourageante pour tout ennemi qui n’ose ou ne peut les atteindre et les réduire au sein même de leurs défenses. Une ruse de guerre, lumineuse inspiration, sauve à propos Khaïr-ed-Din des dangers d’une inertie fatale : laissant au camp une faible partie de son monde, assez toutefois pour figurer le même front de bandière, il fait de nuit rétrograder presque tous ses soldats, puis les ramène avec le jour, étendards déployés, fusils reluisant au soleil. Les Kabyles croient qu’un gros renfort arrive au secours des Turcs ; la panique les prend, une de ces paniques auxquelles les meilleures armées sont parfois sujettes, et soudain ils se dispersent d’eux-mêmes sans combat. Sous ce coup imprévu, Ben-el-Kadi ne perd pas courage ; il se replie vers Alger, rappelant à lui ses forces disséminées, opérant des levées nouvelles, et bientôt il fait encore face à l’ennemi pour s’établir sur la rive gauche de l’Isser, au col des Béni-Aïcha. Forcer un rude passage défendu par des Kabyles, c’était chose périlleuse : le bey y renonce, et préfère tenter un mouvement tournant ; mais avec l’élite de ses troupes Bougtouch se précipite et venge sa défaite du Sébaou ; il ramène à lui la fortune, il laisse augurer de nouveau un éclatant triomphe pour le drapeau kabyle : la lance d’un assassin qui le frappe au cœur anéantit tous