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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/1041

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pour nous ni l’intérêt de la vie réelle, ni l’attrait d’un idéal. Ils ne sont pas au-dessus du siècle, ils sont en dehors ; ni observateurs, ni peintres de la vie telle qu’elle est, ils persistent à nous donner leurs fantaisies qui nous sont étrangères. Ce n’est pas le monde qui a quitté les poètes, ce sont les poètes qui ont quitté le monde.

Parcourez en effet la poésie du jour, qui n’est pas, quoi qu’on en dise, dépourvue de sève juvénile et qui pousse tous les ans ses feuilles printanières, aussitôt flétries et desséchées, et vous verrez que si on ferme les yeux pour ne pas la voir, si on ne l’écoute pas, c’est qu’elle ne nous parle presque jamais de nous-mêmes. Elle n’est ni philosophique, ni religieuse, ni nationale, ni politique. Nous apprend-elle quelque chose sur la morale et le cœur humain ? songe-t-elle à relever les esprits et les courages ? prend-elle du moins plaisir à nous montrer à nous-mêmes, à peindre nos mœurs, nos ridicules et nos travers ? Non, les poètes habitent de hautes solitudes où ils se nourrissent de mécontentemens superbes, où ils se livrent à des tristesses sans cause, à des langueurs inexpliquées, à un scepticisme sans étude, à toutes les défaillances de l’esprit et de l’âme. Leur lyrisme, souvent délicat, s’évanouit dans l’inanité des confidences personnelles, et si vague est cette poésie, qu’on a de la peine à trouver des mots pour la définir. D’autres, moins étrangers à la société, prétendent quelquefois la peindre ; mais ils la défigurent, lui prêtent des sentimens qui ne sont pas les siens, des passions violentes quand souvent les nôtres ne sont que trop modérées, des vices sans vraisemblance, des vertus précisément contraires à celles que nous possédons, et dans leur peinture à rebours pensent ainsi refléter la société, — oui, comme l’œil de certains malades, dit-on, perçoit les objets en les renversant. D’autres enfin, fort capables d’exprimer des vérités utiles ou généreuses, ce qui est le plus beau privilège de la poésie, façonnent artistement des vers sans but et sans sujet, déclarent hardiment que la poésie n’a pas besoin de matière, que les belles formes se soutiennent par elles-mêmes, et cisèlent avec une industrie sans pareille des ouvrages charmans et futiles dont le mérite même est d’être creux et vides, comme ces vases de l’Orient qui figurent sur nos cheminées et nos étagères, et dont l’unique destination est de ne rien contenir.

Que doit faire la poésie pour reconquérir l’attention publique ? Il fut une époque où la critique avait raison de dire : De l’audace, et encore de l’audace ! Aujourd’hui elle ne peut que crier : Du sens, du sens ! Tous les beaux vers que l’on jette à profusion, les traits brillans, les parcelles d’or, les perles qu’on rencontre presque partout, sont dépréciés, on n’en veut plus ; comme dans la fable, le moindre grain de mil ferait mieux notre affaire. Il sera écouté du