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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/1040

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à ceux qu’on entend en appliquant l’oreille à une coquille marine. C’est Chateaubriand mal compris qui a mis en faveur cette poésie nouvelle. Nos poètes s’imaginent à tort être les arrière-petits-fils de René. Ils ont peut-être hérité de son mal, mais non de sa raison. Ce héros de la mélancolie rêve en effet, mais il sait qu’il rêve, il se juge rêvant, il se plaint, s’accuse, se déteste, et voilà ce qui fait l’intérêt, la grandeur, le pathétique de sa rêverie. L’extraordinaire beauté de sa confession n’est pas dans cette vague sensibilité, elle est dans la pénétration de son analyse et la fermeté de son jugement. Dans ce malade il y a un juge, dans ce cœur défaillant une conscience vivante. Cette étude sur soi-même est une découverte ajoutée à l’histoire morale de l’homme, exposée avec une précision aussi lucide que dramatique. Tel est aussi le caractère d’Adolphe dans le roman de Benjamin Constant. Supposez que ces deux personnages se soient simplement livrés aux fluctuations d’une pensée incertaine, vivraient-ils dans notre mémoire ? Ces livres renferment un sujet, un sujet bien défini et traité avec une sévérité poignante pour l’instruction et l’effroi des hommes. On aura beau faire en France, dans toutes les œuvres de l’esprit il faut que la raison soit présente, qu’elle tienne le premier rôle et mène tout le reste. Nul ne parviendra à la déposséder, à s’en passer, ou s’il s’en passe, il se condamne lui-même au néant. La poésie sans objet et sans but n’est qu’une importation étrangère commode, mais qui ne pourra s’acclimater dans notre pays. D’autres peuples, je le sais, permettent à la poésie de n’être qu’une musique et la trouvent quelquefois d’autant plus suave qu’elle est plus mystérieuse ; mais assurément ce n’est pas un Français qui le premier imagina de suspendre au vent son âme inconsciente comme une harpe éolienne et de la laisser frémir au hasard ou des zéphirs ou des orages.

C’est chose trop reconnue que notre poésie descend et s’ensevelit chaque jour davantage dans l’indifférence publique. Elle existe encore, mais n’arrive plus à une publicité véritable. Personne ne veut l’entendre, tout le monde l’éconduit avec plus ou moins de courtoisie. Et pourtant ce n’est pas le talent qui manque, ni l’art d’écrire et de versifier. D’où vient donc ce discrédit si singulier et si nouveau en France, où l’on a toujours recherché les plaisirs de l’esprit ? Faut-il accuser uniquement les tendances positives du siècle et croire que notre sens littéraire s’est oblitéré ? Nous croyons pouvoir dire que la faute en est plus encore aux poètes qu’au public, qu’ils sont abandonnés parce qu’ils se sont éloignés de la vie, qu’ils ne tiennent plus à exprimer des idées communes à tous, ni les sentimens généraux, ni les opinions dominantes. Leur imagination s’est retirée dans un monde à part qui n’a pas même toujours le mérite d’être meilleur que le nôtre, et qui par conséquent ne peut avoir