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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/1036

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les petits poètes lyriques qui pensaient ne chanter que leurs sentimens privés, leurs plaisirs et leurs amours, nous révèlent les détails de la vie domestique. Ils ne sortent pas de la vie réelle. Leurs images mythologiques sont empruntées à la religion, leurs descriptions à leur pays, leurs plaisirs sont ceux de leurs concitoyens. Sans le chercher et sans le vouloir, ils nous font voir l’état social et les coutumes familières de leur temps. Ils sont dans leur mesure des historiens. Jusque dans le détail du style et dans les formes poétiques, vous retrouvez cette vérité historique. Quand un de ces poètes nous dit : je chante, c’est qu’il chante en effet ; quand il invoque les muses, il accomplit un acte formel d’adoration religieuse ; quand il demande le secours d’Apollon, il fait une prière véritable. Il n’en est pas de même, et c’est déjà une infirmité, dans les littératures modernes, où abondent les mensonges convenus, les imitations antiques qui ne répondent à rien chez nous. Notre poésie lyrique est condamnée à n’avoir souvent qu’un langage de convention ; son costume, son mobilier, ses métaphores, sont étrangers à la vie moderne. Que sera-ce donc si à ce langage qui n’est pas le nôtre, le poète ajoute encore ses impressions vagues, des pensées qu’on ne démêle pas, des fantaisies qui ne sont pas non plus de notre monde ? La poésie ne peut être alors qu’une chose étrange, fastidieuse, qui n’entre pas dans l’usage de la vie et qui ne touche personne, parce que personne ne s’y retrouve.

Nous avons rappelé ces caractères historiques de la poésie grecque pour montrer ce que la poésie doit être en montrant ce qu’elle fut à son origine, dans sa floraison spontanée et dans sa liberté naturelle. Jamais elle n’eut plus de prestige et de pouvoir, jamais elle ne fut plus universellement écoutée que dans le temps où elle prêtait son harmonie aux passions grandes ou petites, mais toujours véritables, des peuples, et leur permettait de se voir dans ses tableaux comme dans un miroir limpide. Tel est l’art en Grèce dans ses œuvres sublimes et légères. Tandis que le peuple ne pouvait parcourir les rues sans lire toute l’histoire racontée par les architectes, les statuaires, les peintres, le convive nonchalamment accoudé dans les festins ne pouvait soulever sa coupe sans y rencontrer quelque souvenir religieux, national ou domestique. Depuis le poète jusqu’au potier, tous ne parlaient au peuple que de lui-même.

On nous dira peut-être que c’est là un caractère qui n’appartient qu’à la poésie grecque, et que la poésie latine par exemple n’est plus si vraie, si fidèle, puisqu’elle est une imitation de la première. En effet, l’inculte Italie se mit à parler tout à coup un langage poétique qui n’était pas le sien et qu’elle apprit au plus vite. Cadres littéraires, fictions, idées, métaphores même, vinrent en