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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/1033

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d’elle-même dans son joli collier de misère pour avoir leplaisir d’en faire sonner les grelots.

Notre dessein n’est pas de relever à la suite toutes les erreurs de la poésie contemporaine. La critique se montrerait bien naïve, si elle voulait sermonner, par exemple, les poètes de talent qui de propos délibéré font des vers détestables, qui s’amusent à barbouiller le visage de la Muse pour prouver qu’ils n’ont pas de préjugés, pensant qu’insulter une divinité est toujours une espièglerie qui vous met un homme hors de pair. Il en est qui volontairement font des vers insolens pour agacer la fibre du public, des vers effrontés pour faire jeter des hauts cris, des vers nauséabonds et putrides destinés à faire mal au cœur, à soulever l’âme ; c’est leur manière de comprendre le sursum corda. Ce sont là, je suppose, des badinages prémédités, qui, pour avoir quelquefois un air tragique, n’en sont pas moins des plaisanteries où l’auteur, homme d’esprit, prend une mine sérieuse en étouffant son rire. Ces sombres facéties, le poète les sait mauvaises et les a rendues aussi mauvaises que possible pour mieux renverser l’esprit aux bourgeois. A quoi bon blâmer ces petits attentats, qui, je l’espère, ne font tort à personne, et qui peuvent même avoir le mérite de réconcilier avec le bon sens ceux qui seraient tentés de ne pas l’estimer assez ? C’est de la poésie ilote dont la laide ivresse peut être d’un bon exemple et qui pourra être citée par un érudit dans les siècles futurs comme le plus parfait des modèles à éviter. Pour nous, nous n’adressons nos réflexions qu’à la sincérité égarée des poètes qui se sont fait un faux système. Ils en ont un, qu’ils le sachent ou non. Ils s’imaginent en général qu’on peut se passer de sujet, broder sur une toile d’araignée comme sur un canevas, faire des vers intéressans sans matière véritable, que la poésie doit s’épancher en sentimens vagues, en pensées non définies, en effusions sans fond et sans rives. On pourrait donner pour épigraphe à presque toutes ces œuvres : materiam superabat opus. Voilà la fausse idée que nous combattons dans l’intérêt des poètes qu’on délaisse, dans l’intérêt de la poésie qu’il ne faut pas laisser périr, dans l’intérêt du public obligé de renoncer à un beau plaisir. La poésie vit de choses et n’existe que si elle décore une matière plus ou moins solide. Il est étonnant comme dans l’histoire de tous les arts les illusions commodes et flatteuses, amenées lentement, avec lesquelles on finit par vivre en paix, obligent quelquefois la critique à rappeler les principes les plus élémentaires. Montrons donc en quelques mots, puisqu’il le faut, que la poésie ne repose jamais sur des fantaisies personnelles, à moins qu’elles ne soient soutenues par des vérités générales, vérités sublimes ou familières, tout est bon ; qu’en tout temps elle n’a fait que prêter un corps aux sentimens, aux idées du public ; qu’elle ne craint pas de