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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/1031

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de moins curieuses merveilles. Celui qui se pique de faire passer sa pensée par ces voies étroites, j’aime mieux le comparer à cet artiste qui fut présenté à Alexandre le Grand et qui avait l’incroyable talent de jeter à distance à travers le trou d’une aiguille des grains de millet. Tout le monde était émerveillé et demandait pour un art aussi extraordinaire une récompense méritée. Que fit le roi, qui était homme de goût ? Il fit donner à l’artiste tout un sac de millet, afin que la matière ne manquât jamais à cette dextérité, Ne pourrait-on pas offrir à quelques-uns de nos poètes un dictionnaire de rimes hétéroclites et riches splendidement relié, pour que rien ne manquât à leur bonheur et à l’exercice de leur art ? Rien n’est plus charmant sans doute que de voir le talent franchir ou tourner tous les obstacles avec une élégante aisance ; mais accumuler soi-même les obstacles pour avoir le mérite de les franchir, ce n’est plus de l’art, c’est du spectacle. Le gentilhomme robuste et souple qui a son coursier tout à la main, qui le dirige avec une sûreté gracieuse, qui ne craint ni haies ni fossés, ne méritera-t-il le nom de beau cavalier que s’il est capable encore de sauter à travers des cerceaux de papier ? Quand on peut être un vrai poète, pourquoi donc vouloir passer pour un gymnaste ? La pensée s’accommode mal de ce mécanisme et de ces tours de force. Elle consent bien à ne pas rimer avec trop de nonchalance, mais elle tient à sa liberté. Elle veut avoir assez d’espace pour se mouvoir comme, il lui plaît, et nous goûtons fort ce mot d’un homme du monde qui, lisant un jour des vers de sa façon et entendant dire que ses rimes n’étaient pas riches, répondit en cachant une leçon sous un jeu de mots : Si elles ne sont pas riches, elles sont du moins à leur aise.

La manie des sonnets fait voir encore combien nos poètes sont heureux de porter des chaînes inutiles, ils semblent trouver que la poésie est vraiment un art trop facile et qu’il n’y a plus de mérite à marcher sur la corde raide, à moins de s’attacher, comme on fait à l’Hippodrome, des paniers aux pieds. Au XIXe siècle, on n’a rien imaginé de mieux que de revenir à un genre usé qui demande beaucoup de loisirs et de frivolité, et que depuis Louis XIV on avait abandonné. S’est-on assez moqué de Boileau pour avoir dit par une excusable complaisance pour les divertissemens de son siècle :

Un sonnet sans défaut vaut seul un long poème !


Eh bien ! de tous les préceptes de Boileau, dont la plupart sont excellens, on n’a retenu que celui-là. On n’accepte pas les grandes et saines vérités qu’il a proclamées, mais on érige en principe une de ses rares erreurs. Presque tous les poètes font maintenant des sonnets, c’est le genre à la mode. Quelle singulière aberration que