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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/1030

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un salon vous entendez un homme trop sensible aux beautés de la nature qui se met à vous parler de ciel bleu et de prés verts, eût-il beaucoup de chaleur et d’esprit, il vous fera fuir. Croyons toujours que ce qui n’est d’aucun usage dans les entretiens ne vaut rien non plus en poésie. La description n’est le plus souvent qu’un ornement oiseux ; elle prouve que le poète n’a rien de mieux à donner, qu’il n’a pas d’invention et point de sujet.

Si nous considérions maintenant la forme tout extérieure de cette poésie, nous verrions encore cette incurie du sujet et ce dédain pour la pensée. Quoi de plus froid, de plus puéril que la recherche de la rime riche, qui laisse si bien voir que l’auteur est indifférent à tout le reste ? Tout le monde sans doute est d’accord qu’on ne doit pas rimer avec négligence ; il faut que la rime ne soit pas trop prévue, et l’oreille, aussi bien que l’esprit, est doublement flattée quand elle rencontre à la fin d’un vers à la fois une consonnance pleine et une légère surprise. L’imprévu de la rime ajoute quelque chose à l’imprévu de l’idée. Aussi la poésie française, où il est si difficile de rimer parce que dans notre langue il n’y a pas beaucoup de beaux mots qui aient le même son, a un grand avantage sur la poésie italienne, où il suffit d’ouvrir la bouche pour rencontrer des consonnances. La difficulté vaincue est un plaisir et un mérite de plus ; oui, mais il ne faut pas que l’on sente que le poète est uniquement occupé à chasser aux rimes. Quand le lecteur, arrivé à la fin du premier vers et rencontrant un mot étrange, se demande : Comment va-t-on rimer avec ce mot-là ? il ne lit plus un poète, il regarde les mains d’un habile homme qui se fait fort d’exécuter des tours invraisemblables. Cette poésie pourra ressembler à un de ces ouvrages difficiles d’une industrie chinoise dont on ne sait ce qu’il faut le plus admirer, l’adresse ou la futilité. Dans la poésie peu sérieuse, ces jeux d’esprit peuvent avoir leur agrément et ne tirent pas à conséquence ; mais nous connaissons des poètes distingués, traitant de graves sujets, dont les rimes, uniformément extraordinaires, feraient supposer qu’on les a d’abord choisies pour leur étrangeté, et qu’on les a rangées à la suite les unes des autres en se proposant à soi-même la gageure de remplir plus ou moins raisonnablement ces cadres ainsi préparés, comme on fait dans le jeu des bouts-rimés. La rime n’est plus une esclave qui ne doit qu’obéir, elle est la maîtresse souveraine qui commande à la pensée de prendre tel ou tel chemin. Le poète a l’air de procéder dans sa petite industrie comme ces artisans qui ont le talent ingénieux de profiter d’une veine, d’une tache dans le marbre pour y adapter une figure. Sera-ce un homme ou un oiseau ? L’accident de la pierre en décidera. Ce n’est plus de l’art, c’est un assez joli travail manuel. Ainsi fait ce poète, et même il fait moins que cela et produit