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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/1024

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suivre des yeux un ruisseau indolent et incertain qu’une eau emprisonnée dans un canal d’une rectitude monotone. Dans la poésie lyrique, par exemple, il est bon de ne pas trop gouverner son génie ou du moins de ne pas trop peser sur les rênes, et quand on voit de temps en temps un vigoureux esprit, comme le sublime cocher du char de l’âme dans Platon, emporté par l’attelage tumultueux de ses passions, se confier à ses coursiers bons ou mauvais, mais éperdus, et braver les abîmes avec une intrépide aisance, le spectacle est attachant, le péril même que court le poète ajoute à notre admiration. Nous ne condamnons pas en ce moment le désordre lyrique, et ce n’est point par là qu’on pèche aujourd’hui ; il s’agit ici de la rêverie molle, errante dans son calme, où des idées sans corps se suivent dans un ordre apparent, mais sans nous laisser voir leur but et leur dessein. Le poète, par complaisance pour lui-même, se livre à sa fantaisie, qui peut fort bien n’être pas la nôtre. Il ne nous offre pas un sujet ; il ne sait d’où il part, où il va, et il fait montre souvent de ne pas le savoir. Nous voyons passer devant nous des impressions fugitives, des pensées sans consistance, des figures sans corps, et toute sorte d’inanités plus ou moins irisées. Nous ne sommes plus sur la terre, où toute matière est solide, ni dans les domaines de l’esprit, où toute forme est nette ; nous traversons le royaume des ombres.

Umbrœ ibant tenues simulacraque luce carentum.


Vous fixez les yeux sur un de ces fantômes, vous l’arrêtez au passage pour le contempler, vous croyez le tenir :

Ter frustra comprensa manus effugit imago.


Il faudrait être le poète lui-même pour comprendre ces fantaisies personnelles. Souvent même l’auteur nous ayant caché ce qu’il est, on ne comprend pas plus sa personne que ses idées ; c’est alors le rêve d’une ombre. Même quand il touche à la réalité et qu’il peint des objets terrestres, son style est quelquefois tout aussi vague et nous fait penser à ce tableau de Scarron où l’ombre d’un cocher avec l’ombre d’une brosse frotte l’ombre d’un carrosse.

Le rêve n’a pas seulement l’inconvénient de flotter devant nous en lignes indécises, mais encore, comme il va sans dessein et que son mérite est de n’en point avoir, vous n’y trouvez ni commencement ni fin. Essayez une chose, prenez une pièce de cent vers, retranchez-en vingt, ici, là, où vous voudrez, au commencement, à la fin, au milieu, la pièce le plus souvent n’en souffrira pas, vous ne taillerez pas dans le vif. Cette poésie subsistera sans blessure, pareille à ces êtres fantastiques que leur fluidité rend invulnérables, qu’on voit dans les contes ou dans les songes, êtres visibles,