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Page:Revue des Deux Mondes - 1866 - tome 62.djvu/1022

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tristesse, sans se connaître, sans s’écouter ? Fauvette timide, pinson joyeux, mésange vaillante, moineau lascif, tout cela gazouille sous le même ombrage sans s’occuper de son voisin ; agréable concert où tout est discord, formé de mille petits cris confus où nul ne domine, vaste chant anonyme dont on ne sait rien, si ce n’est que les musiciens en sont charmans. Voilà l’image de notre poésie contemporaine. Eh ! qui donc pourrait sans quelque scrupule jeter une pierre dans cette feuillée et ces chansons ?


II

Et cependant, pour expliquer cet abandon de la poésie, qui ne nous paraît pas tout à fait immérité, nous voudrions dire aux poètes quelques vérités générales, sans citer aucun nom, sans désigner personne, avec le respect que l’on doit à leur talent méconnu et avec d’autant plus de sympathique franchise que nous comptons parmi eux plus d’un ami. Nous croyons qu’ils se trompent sur les conditions de leur art, qu’ils ont des habitudes et des principes qui les feront de plus en plus négliger. Les poètes se plaignent du public : le public ne se plaint pas d’eux, parce qu’il les ignore ; mais peut-être aurait-il le droit de se plaindre. Le grand mal aujourd’hui, c’est que poètes et lecteurs ne se comprennent plus et ne parlent plus du tout la même langue. Qui a tort, qui a raison ? C’est ce que nous voulons examiner, en montrant surtout que si le public ne se soucie pas des poètes, c’est que les poètes ont commencé par ne pas se soucier du public, qu’ils ne s’adressent pas à lui, qu’ils n’écrivent pas pour lui, et qu’ils ne pensent qu’à s’enchanter eux-mêmes. L’abandon ne serait-il pas ici, comme il arrive toujours, le châtiment de l’égoïsme et de la fierté dédaigneuse ?

Le principal défaut de la poésie contemporaine et qui résume tous les autres, c’est la personnalité de l’auteur. Dans tous les livres de vers, qu’ils soient tristes ou gais, graves ou légers, il n’y a jamais qu’un personnage, qu’un héros qui occupe la scène, et qui parle tout le temps en son nom, le poète lui-même. Cette espèce de monologue a pu paraître intéressant d’abord, quand cela était nouveau, hardi, étrange, quand la personnalité de l’auteur était puissante, lorsque par des artifices non encore connus et percés à jour une vaste clientèle d’amis se donnait le mot pour faire au poète un rôle de révélateur et de prophète. Aujourd’hui le charme est rompu. Il n’est pas donné à un chacun de fixer l’attention de tout un pays sur ses oracles et de tenir, comme le Jupiter olympien de l’Iliade, le monde suspendu à sa chaîne d’or. Il y a même à la longue quelque chose de ridicule dans cette procession de poètes se succédant les uns aux autres, voulant tous jouer ce même rôle,